1917-2017 : Le rôle des anarchistes pendant la révolution russe

Montpellier Poing Info, le 9 novembre 2017 – « La révolution russe de 1917 a vu un énorme développement de l’anarchisme dans ce pays et de nombreuses expériences des idées anarchistes. Cependant, dans la culture populaire, la révolution russe n’est pas considérée comme un mouvement de masse faite par des gens ordinaires qui luttent pour la liberté, mais comme le moyen par lequel Lénine a imposé sa dictature à la Russie. La vérité est radicalement différente. La Révolution russe était un mouvement de masse dans lequel existaient de nombreux courants d’idées et dans lesquels des millions de travailleurs (ouvriers dans les villages et les villes ainsi que les paysans) ont essayé de transformer leur monde en un endroit meilleur. Malheureusement, ces espoirs et ces rêves ont été écrasés sous la dictature du parti bolchevik – d’abord sous Lénine, puis sous Staline. »* Pour en savoir plus sur le rôle des anarchistes et des communistes libertaires pendant la Révolution russe, une trentaine de personnes se sont réunies au Barricade le 27 octobre dernier à l’initiative d’Alternative Libertaire 34. Extraits.

Cet article ne parle ni de la révolte de Kronstadt, ni de la Makhnovtchina, mais s’axe sur la période 1905-1917.

1905 : la répression tsariste l’emporte sur l’agitation révolutionnaire

Pour la Russie, les prémices de la guerre mondiale et de la révolution de 1917, c’est quand l’armée tsariste tente d’annexer la Corée en 1905 et qu’elle se heurte à l’armée japonaise, qui lui inflige une défaite cinglante. Cette défaite s’accompagne aussi d’une augmentation des prix et d’une déstabilisation politique générale qui débouche sur la révolution de 1905. Les ouvriers, les paysans et les soldats acquis aux idées progressistes se rassemblent au sein de soviets. A Saint-Pétersbourg, le soviet ouvrier est rejoint par les socialistes-révolutionnaires, les bolcheviks et les mencheviks. Les bolcheviks et les mencheviks sont les factions du parti ouvrier social-démocrate de Russie, fondée en 1903. Les bolcheviks ne croient pas à l’action parlementaire et ne veulent pas d’alliance avec la bourgeoisie, à la différence des mencheviks. A cette époque, les anarchistes sont sur une ligne insurrectionniste et sont très peu nombreux : on compte à peine un anarchiste pour dix bolcheviks. Au final, la répression tsariste l’emporte sur l’agitation révolutionnaire. Les bolcheviks passent dans la clandestinité et les anarchistes sont gangrenés par l’infiltration policière. La grève générale d’octobre 1905 débouche sur quelques réformes démocratiques, mais qui sont très vite réduites à néant. La situation est explosive : le pouvoir est à la fois très autoritaire, mais aussi complètement illégitime ; il ne survit que par la force. Et le problème de la force brute, c’est qu’à partir du moment où elle rencontre de la force brute plus puissante en face, elle est vouée à s’effondrer, et c’est ce qui va se passer.

Février 1917 : les ouvriers et les paysans refusent de servir de chairs à canon

Neuf ans après la Révolution du 1905, la première guerre mondiale éclate. C’est une boucherie sans nom. Ce n’est pas une guerre menée aux noms de valeurs et de la démocratie comme on peut parfois le lire dans les livres d’Histoire, mais un conflit entre différentes puissances impérialistes qui veulent conquérir de nouveaux marchés, dans le cadre d’une économie qui ne crée pas assez de débouchés. Il y a d’un côté la Russie, qui est une dictature sanglante, avec la France et l’Angleterre, qui sont plus ou moins des démocraties parlementaires, sauf en ce qui concerne leurs vastes empires coloniaux, et trois puissances pays se battent contre l’Allemagne, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman, qui sont tous des autocraties coloniales. La guerre pousse à d’énormes pénuries, des millions de gens meurent sur le front et au bout d’un moment, dans la plupart des pays, le moral des troupes faiblit. Les paysans et les ouvriers ne souhaitent plus mourir pour des généraux qui sont des bourgeois et des aristocrates planqués. Ils ne veulent plus être sacrifiés pour des objectifs de guerre dont ils ne tireront aucun bénéfice. En Russie, ce refus de faire la guerre commence à se matérialiser en février 1917 avec des grèves ouvrières, des manifestations, des émeutes et bien sûr, une répression sanglante. En une semaine, Saint-Pétersbourg – la capitale de la Russie à l’époque – se retrouve à feu et à sang. Les manifestants s’arment en pillant les postes de police. Des centaines de milliers de soldats sont mobilisés pour mater la rébellion, mais beaucoup ne sont plus fidèles au régime. C’est à partir de ce moment-là qu’on peut parle de la révolution de février. Le 2 mars 1917, le tsar Nicolas II abdique parce qu’il n’arrive plus à tenir Saint-Pétersbourg.

Après l’abdication du tsar, un double-pouvoir se met en place

Dès lors, un double pouvoir se met en place : d’un côté, il y a un gouvernement parlementaire qui regroupe des partis « bourgeois » et des partis ouvriers « traîtres », et qu’on peut résumer comme étant le pouvoir de l’État, et de l’autre côté, il y a une auto-organisation populaire qui se met en place, avec des comités d’usine et des communautés de soldats, et qu’on peut résumer comme étant le pouvoir des Comités ou le pouvoir des Soviets. Et dans un contexte d’effondrement de l’État russe, qui ne parvient pas à mener la guerre ni à assurer les approvisionnements de base, le pouvoir des Soviets s’imposent comme un véritable contre-pouvoir populaire face au nouveau gouvernement provisoire. Le Soviet de Petrograd regroupe 3000 délégués d’usine et commence à s’organiser pour répartir les terres, encore détenues par les aristocrates, les contres-révolutionnaires, les forces de l’ancien régime, c’est-à-dire le parti des Blancs.

Différentes forces politiques s’affrontent après l’abdication du tsar : il y a les Cadets – les constitutionnels-démocrates – qui ont pour but de faire de la Russie une république parlementaire capitaliste comme la France ou l’Angleterre ; les socialistes-révolutionnaires de droite, qui veulent un partage des terres minimaliste ; les socialistes-révolutionnaires de gauche, qui eux sont plutôt maximalistes, et enfin, il y a la sociale-démocratie, qui est une antenne du mouvement ouvrier international – et qui est divisée en deux tendances : les mencheviks – la social-démocratie classique – qui veut sauvegarder l’État et le capitalisme, mais avec un partage plus favorable aux travailleurs et aux paysans, et les bolcheviks, qui ont plus ou moins les mêmes revendications, mais qui sont plus durs, plus autoritaires et plus violents. La Fédération anarcho-communiste commence aussi à se développer, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et dans une dizaine d’autres villes. La particularité de cette fédération, c’est de viser uniquement les tsars, les grands patrons, à la différence du mouvement anarchiste des années 1905 qui s’en prenait à n’importe quel bourgeois, quel que soit son importance. Les anarchistes se méfiaient des soviets, qu’ils considèrent comme trop compromis avec le gouvernement provisoire, notamment car beaucoup d’élus des soviets voulaient tisser des alliances avec les bourgeois.

Le gouvernement provisoire refuse d’en finir avec la guerre

À partir du mois d’avril, les Soviets constatent que le gouvernement provisoire ne remet pas en cause le capitalisme et surtout, qu’il veut honorer les accords diplomatiques pris avec l’Angleterre et la France, ce qui signifie continuer la guerre, et donc mener toujours plus de soldats et de paysans au massacre. Lénine rentre en Russie en avril et propage les « thèses d’avril », selon lesquelles il faut donner tout le pouvoir aux Soviets, contrairement aux revendications initiales sociales-démocrates. A partir de ce moment-là, la fédération anarchiste se rapproche de la base bolchevik pour essayer de déborder l’état-major du parti bolchevik. Les anarchistes se servent notamment des comités d’usine pour piller les châteaux des nobles et pour réaliser des expropriations, et c’est sur cette base-là que se créé l’union de propagande anarcho-syndicaliste, notamment sous l’initiative d’anciens exilés libertaires russes qui étaient partis en France, et qui ont ont pris de l’expérience en discutant avec les fondateurs de la CGT en France. Le slogan « Pillons les pillards » et la volonté de lutter contre le gouvernement provisoire unit les bolcheviks et les anarchistes, et ça donne la tentative révolutionnaire de juillet.

« Union » des bolcheviks et des anarchistes contre le gouvernement provisoire

50 000 révolutionnaires – des ouvriers, des marins, des paysans – déferlent sur Saint-Pétersbourg, mais comme ils n’ont pas de stratégie et qu’ils ne bénéficient pas d’appuis matériels des soviets, ils ne s’attaquent pas au gouvernement provisoire, qui en profite pour mener la répression contre les éléments les plus « radicaux ». Le parti bolchevik est interdit et les anarchistes sont traqués. Dans ce contexte, les Blancs rentrent dans la danse et tentent un coup d’État en août, avec le général des armées Kornilov à la tête de l’opération, qui a été nommé à ce poste en juillet par le gouvernement provisoire. Il tente de marcher sur Saint-Pétersbourg avec la garde cosaque, mais ses troupes étaient transportées en train, et les cheminots, qui étaient syndiquées, arrêtent le train en rase-campagne. Les révolutionnaire parviennent à convaincre les cosaques d’arrêter le coup d’État et l’opération Kornilov se termine. A partir de ce moment-là, les révolutionnaires prennent conscience de leurs faiblesses. Les bolcheviks et les anarchistes travaillent de concert et s’entraînent ouvertement à l’insurrection. En août et septembre 1917, le gouvernement provisoire bourgeois – dirigé par un socialiste-révolutionnaire de droite – fait appel aux ouvriers et aux paysans pour se défendre face aux Blancs. Pour le parti bolchevik, c’est un aveu de faiblesse, et se pose alors la question de l’insurrection. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, l’état-major bolchevik, après s’être concerté avec les gardes rouges et les groupes d’autodéfense des usines, lance l’ordre de la révolution qui aura lieu du 25 au 26 octobre avec la fameuse prise du Palais d’Hiver. A ce moment-là, Trotski déclare : « Les sociaux-démocrates passent dans les poubelles de l’Histoire », mais lui même ne va pas tarder à les rejoindre.

Après la révolution d’octobre, les bolcheviks en finissent avec les soviets et les anarchistes

Après la révolution d’octobre, des tensions voient rapidement le jour entre les bolcheviks et les anarchistes. Premièrement, les bolcheviks nationalisent les usines alors que les anarchistes voulaient leur socialisation, avec des usines contrôles par des comités d’ouvriers qui se regroupent ensuite au sein d’une plus grande fédération, comme l’avait pensé le théoricien anarchiste Bakounine. Deuxièmement, les bolcheviks mettent en place une armée hiérarchisée pour lutter contre les contre-révolutionnaires, alors que les anarchistes sont pour une armée basée sur le volontariat et contrôlée par des comités de soldats. Troisièmement, les bolcheviks interdisent les expropriations sauvages au profit de réquisitions légales, alors que les anarchistes continuent de mener des expropriations sauvages. Finalement, les leaders anarchistes sont arrêtés, leurs journaux sont interdits, et leurs locaux sont fermés. Les anarchistes réagissent de trois manières différentes : une petite minorité passe dans la clandestinité et la lutte armée, une autre partie rejoint le parti bolchevik et participe aux institutions tout en critiquant ses excès, et une autre partie critique activement le parti bolchevik, se place en opposition au régime, et finit très vite en prison. Et le mouvement anarchiste russe se termine.

De la révolution à la mise en place d’un capitalisme d’État

Les bolcheviks sont persuadés que les masses sont naturellement sociales-démocrates, et donc peu enclines à faire la révolution, et qu’il faut donc une avant-garde du prolétariat bien organisée, et que c’est le rôle du parti bolchevik que d’éduquer et de diriger les masses. Les bolcheviks veulent sincèrement en finir avec le capitalisme, mais pour eux la question de diriger les masses est tout de même prioritaire. Et dans le contexte d’une guerre civile qui se poursuit contre les Blancs, contre les nostalgiques du pouvoir tsariste, soutenus par les puissances impérialistes, les bolcheviks mettent de côté les principes communistes et préfèrent s’appuyer sur l’État plutôt que sur les Soviets, parce que « c’est plus efficace ». Par exemple, les bolcheviks étaient contre la peine de mort, mais après que les Blancs se soient servis d’otages, les bolcheviks décident de faire la même chose, encore une fois par souci « d’efficacité », mais ça pose de graves problèmes en terme de libertés publiques.

La lutte contre les Blancs mène à la création en décembre 1917 d’une commission répressive, la Tchéka, qui acquiert des pouvoirs démesurés et qui peut faire disparaître n’importe quel opposant au régime. La Tchéka devient ensuite la GPU, l’OGPU, le NKVD, puis le KGB. Le parti communiste devient le seul parti autorisé au sein des Soviets, qui perdent progressivement de leurs pouvoirs. Dans les usines, on passe de l’autogestion des ouvriers à la nomination de directeurs d’usines par l’État, sous prétexte de relancer la production. Même les syndicats sont dirigés par le parti. Lénine instaure le communisme de guerre, en avouant s’inspirer de l’économie de guerre allemande, qui mènera au nazisme, avec une planification du haut vers le bas et une gestion sous contrôle de l’État. Par souci « d’efficacité », les bolcheviks changent la nature de la révolution et au final, les catégories du capital sont maintenus. Lénine théorise le centralisme démocratique : tout est contrôlé par le comité central, qui applique lui-même les décisions du bureau, qui est dominé par un chef, à savoir Lénine, puis Staline, beaucoup plus autoritaire que son prédécesseur. L’inadéquation entre la fin, faire la révolution, et les moyens, renforcer l’État, débouche sur la création d’un capitalisme d’État, où le salaire, l’exploitation et la domination étatique sont conservés. Ce ne sont plus les capitalistes qui réalisent l’exploitation, mais l’État. Et ce capitalisme d’État ne s’effondrera qu’en 1990.

Pour les anarchistes, 1917 prouve que l’État ne doit pas être conquis mais détruit

Pourquoi est-ce important de parler de cette Révolution ? Parce que c’est la première révolution ouvrière organisée par la base après la Commune de Paris, qui n’avait duré que deux mois et qui ne concernait qu’une ville, et parce qu’elle provoque une vague révolutionnaire. La Hongrie devient une République soviétique en 1918 et la révolution spartakiste, qui sera un échec, éclate en Allemagne en 1919. La révolution russe va séparer durablement le mouvement ouvrier avec d’une part ceux qui veulent un compris entre le capital et le travail – les sociaux-démocrates – qui finiront par capituler, et d’une autre part ceux qui suivent l’URSS. Quant aux anarchistes, cette période est importante pour eux car elle a fait émerger le communisme libertaire telle qu’on le connaît aujourd’hui, qui s’est structuré autour du plateformisme, c’est-à-dire une volonté de s’organiser un peu plus formellement, dans des organisations moins horizontales, notamment pour en finir le spontanéisme qui n’a pas fait ses preuves pendant la révolution. La méthode insurrectionniste et la méthode syndicaliste sont différentes stratégies auxquelles tous les militants se retrouvent encore confrontés aujourd’hui. Pour les anarchistes, les communistes libertaires, le fait que la révolution russe ait débouché sur un capitalisme d’État prouve qu’il faut détruire l’État et en finir avec le mythe selon lequel il faudrait s’en emparer « temporairement » pour mieux le détruire par la suite. « Le pouvoir ne doit pas être conquis, il doit être détruit » résume ainsi Michel Bakounine.

Note :

* Introduction écrite par Le Café Anarchiste, lien.

« Le savoir est une arme : 1917 – la révolution russe » / Conférence organisée au Barricade le 27 octobre 2017 par Alternative libertaire 34

 

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Mis en ligne le 09 novembre 2017