Alain Gresh : « Être pour ou contre le terrorisme, ça ne veut rien dire »

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Alain Gresh, ancien journaliste au Monde diplo, directeur du journal en ligne OrientXXI

Le Poing : Quels sont les objectifs politiques de l’Etat islamique en menant des attaques en Europe ?

Alain  Gresh : Au début, la stratégie de Daesh était essentiellement centrée sur le Proche-Orient, contrairement à Al-Qaeda qui, dès sa création, visait l’ennemi lointain, à savoir les États-Unis. Daesh, c’est une organisation qui se concentre sur les changements dans le monde arabe, c’est-à-dire qui a un projet pour l’Irak, la Syrie et l’ensemble de la région. D’ailleurs, Daesh présente les attaques en France et en Belgique comme une réponse aux interventions européennes dans la région. Quand la France a bombardé l’Etat islamique après la prise de Mossoul en 2014, l’organisation salafiste a décidé de riposter. Mais il est possible qu’une partie de la stratégie de Daesh soit de créer un fossé entre les populations européennes de confession musulmane et le reste de la population. C’est-à-dire de rentrer dans un cycle de répression qui, petit à petit, fait que les Français pensent que les musulmans, même de nationalité française, sont d’une manière ou d’une autre des étrangers. Cette ambiance favorise le discours de Daesh envers les musulmans qui leur dit : « vous êtes sur une terre qui n’est pas une terre d’islam, vous devez vous révolter contre ce pouvoir non musulman. »

La priorité pour Daesh, c’est toujours le Proche-Orient, le renforcement du califat et son extension si possible. Même si aujourd’hui, le territoire de l’organisation a tendance à se restreindre et à envoyer des combattants sur d’autres fronts, comme en Libye. L’Europe n’est pas particulièrement visée par Daesh mais elle fait partie d’une stratégie globale.

L’Etat islamique mène-t-il ces attaques pour contrebalancer ses revers sur le terrain militaire en Syrie et en Irak ?

Je ne pense pas, il s’agit plutôt de dire : « ils nous bombardent, nous les bombardons ». C’est le plus important pour eux. D’une certaine manière, il faut bien comprendre que ça leur donne un certain prestige. Comme Al-Qaeda auparavant, ils sont devenus l’ennemi numéro un des Occidentaux. Et ce statut de guerre mondiale leur donne un prestige dans la jeunesse du monde arabe et musulman qui voit l’Occident comme une entité agressive et en guerre contre le monde musulman.

Le terme de « terrorisme » pour parler des attaques de Daesh ne vise-t-il pas à délégitimer leurs actions militaires pour mieux légitimer les nôtres ?

L’accusation de terrorisme n’a aucune signification politique mais malheureusement elle est reprise par tout le monde. Le terrorisme n’est pas une idéologie, on ne fait pas du terrorisme pour faire du terrorisme. Si on regarde les mouvements dans la période contemporaine, le terrorisme concerne des groupes d’extrême-droite italiens, les brigades rouges japonaises, en passant par les organisations de résistance palestiniennes. Etre pour ou contre le terrorisme, ça ne veut donc rien dire. Certes, Daesh utilise la violence, parfois même contre des civils, mais ça ne nous donne pas une définition politique du terrorisme. Qualifier un mouvement de terroriste, c’est lui enlever ses visées politiques, qu’elles soient légitimes ou non ; et ça permet de présenter la guerre comme une guerre entre le Bien et le Mal. « Nous sommes la Civilisation, ils sont les Barbares. » Pourquoi qualifier le Hamas de terroriste quand il tue une demi-douzaine de civils israéliens alors que dans le même temps, le gouvernement israélien tue des milliers de civils palestiniens ?

L’accusation de terrorisme vise à disqualifier une organisation et les effets en sont très négatifs car cela atrophie le débat politique. A partir du moment où on parle de « Barbares », on évacue nos responsabilités et on finit par penser que Daesh agit contre ce que nous sommes. On a malheureusement entendu ce type de discours après les attaques parisiennes, avec l’idée qu’on nous tuerait parce que nos filles aiment boire des bières en terrasse. C’est d’une absurdité absolue et ça ne correspond à rien. Quand on entend Manuel Valls nous dire « qu’expliquer, c’est excuser », cela revient à dire qu’il n’y a pas de causes aux attaques du Daesh, que leurs soldats ne font pas partie du genre humain et que la seule solution, c’est de les écraser militairement. C’est priorité donnée à l’action militaire est dramatique.

Quand on voit que quelques mois après l’intervention russe, l’Etat islamique subit des revers militaires importants, n’est-on pas en droit de penser que la coalition occidentale faisait « semblant » de s’attaquer à l’Etat islamique ?

C’est surtout qu’il y a encore peu de temps, l’Etat islamique n’était l’ennemi de personne. Aujourd’hui, pour l’Etat saoudien, Daesh est un ennemi qui peut être dangereux, malgré les affinités qui peuvent exister entre l’idéologie saoudienne et le salafisme de Daesh. Mais en Syrie, l’ennemi essentiel des Occidentaux, c’est le régime de Bachar Al-Assad. Pour les Turcs aussi, l’ennemi principal c’est Bachar Al-Assad, donc quand ils utilisent Daesh, c’est avant tout pour faire chuter Bachar Al-Assad. C’est la tactique de « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Les Etats-Unis étaient dans une autre logique, propre à Obama, qui consistait à ne pas trop s’engager au Proche-Orient. Bien sûr, ils font la guerre dans cette région, mais la stratégie n’a rien à voir avec celle du président Bush. Il y a une volonté réelle de ne pas s’embourber. Les Russes ont une stratégie bien plus définie, mais également plus limitée. Certes, la Russie a bien combattu l’Etat islamique, mais on n’en est pas encore venu à bout.

L’intervention russe dans ce conflit ne sonne-t-elle pas la fin de l’époque où le Moyen-Orient était le pré-carré des Occidentaux ?

Je crois qu’il ne faut pas trop surestimer la signification de cette intervention. Les Russes ont effectivement gagné quelque chose, c’est le renforcement du régime syrien, mais pas forcément celui de Bachar Al-Assad. Le Kremlin ne tient pas vraiment à lui mais pense que s’il s’en va, le régime va s’effondrer et que ça va donner un scénario chaotique comme cela a été le cas en Irak. Les Russes ont fait la preuve de leur efficacité, ils ont repris des bases militaires, notamment pour convaincre le monde entier que leurs armes étaient bonnes et qu’il fallait donc en acheter. Ils ont obtenu des États-Unis la reconnaissance d’un rôle alors qu’il y avait jusque là une tentative de les éliminer complètement. On peut donc parler d’un succès des Russes au Proche-Orient, et ce d’autant plus qu’ils étaient plutôt en retrait dans cette région ces dernières années. Je pense que le monde arabe dominé par les Occidentaux est terminé pour l’instant, mais il ne faut pas oublier que la Russie ne peut pas rivaliser avec la puissance économique nord-américaine. Elle n’a pas les mêmes ressources économiques à offrir aux régimes arabes. Mais le plus important aujourd’hui, c’est que les puissances régionales, à savoir l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie, sont les acteurs principaux.

Selon vous, cette entrée de la Russie dans les affaires moyen-orientales va-t-elle accroitre les tensions entre la Russie et les Etats-Unis ou bien au contraire, vont-ils être contraints de dialoguer pour tenter de négocier leurs mainmises respectives sur la région ?

On est plutôt dans du dialogue et dans une forme de compréhension entre les Russes et les Américains en Syrie. Mais il faut voir ce que ça va donner. Les acteurs principaux actuellement sont les puissances régionales sur lesquelles ni la Russie ni les Etats-Unis n’ont réellement la main. Le régime d’Al-Assad n’est pas totalement une marionnette dans la main des Russes. La Russie et les Etats-Unis ont intérêt à une résolution entre les différentes parties prenantes du conflit, d’où les longues négociations qui ont lieu à Genève. Le plus important, c’est le maintien du cessez-le-feu et la possibilité d’un retour des réfugiés dans leurs foyers. Ce sera difficile d’aller au-delà de ces possibilités, mais c’est déjà énorme d’avoir obtenu un cessez-le-feu, contrairement à ce que beaucoup d’analystes disent. Cela prouve que les protagonistes du conflit sont fatigués.

Quel avenir possible pour le régime de Bachar Al-Assad ?

C’est là que la question se corse. Les Russes ne veulent pas absolument garder Al-Assad, mais ils veulent garder le régime et surtout, préserver l’Etat. Le problème en Syrie, c’est que la fusion entre l’Etat et le régime est très grande. C’est-à-dire qu’il faudra beaucoup de doigté pour assurer une transition qui préserve l’Etat syrien tout en se débarrassant de Bachar Al-Assad. C’est un objectif difficile à atteindre même si, je pense, Russes et Américains le souhaitent. Dans la guerre civile, il s’est créé une espèce de peur dans le groupe dirigeant mais aussi chez les alaouites, chez les chrétiens et même dans une partie de la bourgeoisie sunnite, que le départ de Al-Assad provoque une nouvelle guerre civile et la liquidation de ceux qui l’ont soutenu. La transition est un chemin difficile.

La Ligue arabe a récemment qualifié le Hezbollah d’organisation terroriste. Comment cette décision a été perçue dans les pays arabes et a-t-elle une influence sur le terrain militaire ?

D’un point de vue militaire, cela ne change rien, mais cette décision est le reflet de l’affrontement entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, qui n’est pas un pays de la Ligue arabe. Cela permet aux Saoudiens d’isoler l’Iran. Mais cette décision est aussi le reflet d’une perte de prestige du Hezbollah. En 2006, après son affrontement contre Israël, l’organisation avait gagné une popularité dans le monde arabe. Ce qui prouve d’ailleurs que ce conflit n’est pas un affrontement sunnite-chiite car Masallah, le chef du Hezbollah, est considéré comme un héros dans tous les pays arabes. Toujours est-il que l’engagement du Hezbollah en Syrie aux côtés de Bachar Al-Assad et des conseillers irakiens a réduit leur prestige, d’où cette décision de la Ligue arabe.

Vous avez affirmé devant une commission parlementaire qu’il y avait une « interaction entre la cohésion nationale de la France et ce qui se passe dans les pays musulmans ». Qu’entendez-vous par là ?

On ne peut pas séparer la question des Français musulmans de la politique française dans la région du Proche- Orient et de la manière dont la France se situe dans cette région. Une partie des populations musulmanes, comme non musulmanes d’ailleurs, considèrent que les guerres menées par la France au Proche-Orient sont contre-productives. Pour certains musulmans, elles sont des guerres contre l’Islam. Et dans tous les cas, ces guerres produisent un discours dominé par l’islamophobie, surtout chez le Premier ministre. Ce discours contribue à créer une fracture entre les populations musulmanes et la population majoritaire française. Et quand je dis musulmans, ce n’est pas seulement ceux qui sont de confession musulmane mais ceux qui sont perçus comme musulmans, c’est-à-dire à peu près tous les gens qui s’appellent Ahmed et Fatima.

Quelle signification peut-on donner à ce qu’on appelle la « communauté musulmane » et peut-on la résumer au Conseil Français du Culte Musulman ?

Ce conseil ne représente pas les musulmans mais le culte musulman. Il faut bien faire la distinction. Ce n’est pas l’équivalent du Crif (conseil représentatif des institutions juives de France, ndlr). C’est l’interlocuteur de l’Etat français pour les problèmes qui concernent le culte. Cela concerne la nomination des aumôniers, la question des curés musulmans et la construction des mosquées, par exemple. Il n’y a pas l’équivalent du Crif pour les musulmans. Pour ma part, je m’en réjouis car je ne veux pas qu’on reste dans un communautarisme. Le gouvernement français n’arrête pas de dénoncer le communautarisme mais semble tout faire pour obtenir un Crif musulman. De plus, la communauté musulmane est d’une extrême diversité, en termes d’origine, de nationalités, de générations. Je ne suis pas sûr qu’il faille une représentation politique de la communauté musulmane. C’est justement en favorisant l’ostracisme des musulmans qu’on favorise la naissance d’une identité musulmane. Comme disait Sartre « on est juif dans le regard de l’antisémite ». Et on est musulman dans le regard de l’islamophobe.

Le salafisme est-il influent en France, comme le prétend Manuel Valls ?

Oui, il y a une influence accrue du salafisme si on comprend que le salafisme n’est pas un mouvement unifié. Contrairement aux Frères Musulmans, ce n’est pas un mouvement organisé. C’est plutôt des tendances, des gens qui se réclament d’une certaine lecture de l’islam. Le salafisme a longtemps été un mouvement apolitique. Aujourd’hui, on voit apparaitre un salafisme politique. Il y a dans les quartiers, et surtout les plus populaires, une poussée du salafisme. C’est parce que les ghettos se mettent en place qu’il y a une montée du salafisme ; ce n’est pas parce qu’il y a une montée du salafisme qu’il y a des ghettos. Une partie des populations musulmanes est enfermée socialement, économiquement dans des quartiers donc le discours des salafistes prend du poids. Plus nous avons un discours islamophobe, plus le discours dominant des salafistes gagnera en crédibilité.

Propos recueillis par Nicolas Benisty

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Mis en ligne le 06 juin 2016