Argentine : récit de vie d’un échec libéral

Assis sur un banc délabré de la Plaza Once, Juan Carlos Larreta attendait son bus. Il finirait par arriver, délabré lui aussi, avec quarante deux minutes de retard. Mais peu importait, c’était dimanche. Juan Carlos Larreta avait cinquante sept ans, dont trente-neuf passés à l’usine. Il percevait la décadence partout. Il se demandait comment un pays qui avait été à la pointe du développement industriel dans sa jeunesse en était arrivé à n’être plus qu’une province reculée d’un empire avec lequel elle n’était liée que par le pillage de ses ressources naturelles.

Buenos Aires : automne 1995. Misérable mélancolie.

Juan Carlos Peron

Juan Perón

C’était un triste dimanche, sans football, sans sa femme qui l’avait quitté peu de temps auparavant, sans son fils qui avait émigré en Espagne, et sans travail le lendemain. Son usine était sur le point de fermer et son patron, le fils du brave homme qui l’avait employé lorsqu’il n’était qu’un jeune apprenti, lui avait annoncé trois ans plus tôt que s’il ne voulait pas perdre son emploi il devrait travailler selon les besoins de la production. Ceci signifiait, et Juan Carlos l’avait su dès le début, qu’après ce temps partiel subi il allait bientôt se faire mettre à la porte. Ce dimanche-là, l’Argentine comptait des Juan Carlos par milliers. Fils ou petit-fils de métayers venus alimenter l’industrie naissante de la grande ville dans les années péronistes(1), fils de petits commerçants ou d’ouvriers pionniers du syndicalisme, tous ont un proche ou un ami disparu pendant la dictature. Tout en scrutant l’éventuelle arrivée du bus, Juan Carlos se remémorait cette triste époque.

Les vautours mangent des pitbulls

« Processus de réorganisation nationale », qu’on l’avait appelée cette foutue dictature de 1976(2). Cette expression avait été véhiculée par les mêmes journaux qui continuèrent de paraître quand elle prit fin, comme si de rien n’était. Les médias n’en parlaient plus. « Cela appartient au passé » qu’ils disaient.

Mais Juan Carlos Larreta s’en souvenait très bien. Il avait fallu achever de briser la dynamique industrielle nationale pour remettre le pays à sa place de république bananière exportatrice de matières premières. Et la junte militaire s’en chargea. La division internationale du travail est un ordre implacable. Mais même ces militaires qui avaient occupé les plus hautes fonctions de l’Etat, ces pitbulls assoiffées d’ordre, avaient commencé à avoir leurs différences avec les Chicago Boys(3). Il faut dire que la dictature était avant tout un régime nationaliste, basé sur une rhétorique anti-communiste, et quand le FMI proposa de réduire le budget de l’Etat, y compris celui de l’armée, les généraux n’étaient plus d’accord. L’internationalisme du capital était une chose tout à fait acceptable, mais les galons ne brillaient pas sans budget. C’est ainsi, que pour illustrer une des maximes de la pensée unique selon laquelle libéralisme et démocratie vont de pair, les dictatures latino-américaines perdirent le soutien de Washington.

Les Juan Carlos qui ont survécu à cette période de barbarie ont fêté le retour à la démocratie en 1983(4). Le répit ne fut que de courte durée. Assis sur son banc, Juan Carlos se remémorait les épisodes d’hyperinflation, la crise du peso, et « l’aide » du FMI qui accompagnèrent la fin de la terreur.

Arrivèrent pour les Juan Carlos les « ninety’s », avec l’apparition sur la scène politique d’un homme du peuple, qui avait bien gouverné sa province et qui se réclamait du péronisme, chose qui allait devenir très en vogue par la suite parmi la classe dirigeante. Il promettait une solution-miracle à l’hyperinflation qui avait rongé les salaires de tous les Argentins. Enfin, de ceux qui vivaient de leur salaire. Certains Juan Carlos avaient voté pour ce type, il faut dire qu’il était convaincant. Le président Carlos Saul Menem, avec son ami et ministre de l’économie Domingo Cavallo, un ancien de la dictature, stoppèrent net l’inflation. Une réussite. La parité du peso avec le dollar US qu’ils mirent en place empêchait la perte de valeur sur le marché de la monnaie du premier et fit croire à la classe moyenne argentine qu’elle gagnait un salaire en dollars.

Les Juan Carlos virent les gadgets made in China envahir les supermarchés, les blonds des beaux quartiers partir en vacances à Miami et les vedettes aux poitrines siliconées défiler sur les plateaux télé. C’étaient « los noventa rock and roll, baby », l’époque des « donnez m’en deux », de la cocaïne bon marché, de l’arrivée massive des ordinateurs et des téléphones portables. C’était la fête, on parlait en Europe du miracle argentin, et les habituels gourous du néolibéralisme prêchaient leur doctrine dans les débats télévisés.

Mais dans les quartiers et dans les provinces, les usines commençaient à fermer. La production nationale ne pouvait pas concurrencer les salaires chinois et la productivité américaine. Pas avec ce taux de change. Et puis, si on est patron, vaut mieux investir dans le secteur financier dans ces conditions, ça rapporte plus que l’économie réelle ! Et comme on pouvait s’y attendre, c’étaient les camarades, ces honnêtes gens qui s’étaient tués à la tâche toute leur existence pour nourrir leurs familles qui allaient être les premiers à connaître le désastre. La parité était une saignée qui allait tuer le patient, et tout le monde là-haut le savait. Ce n’était qu’une question de temps.

En attendant, Consensus de Washington oblige, tout ce qui est public doit se privatiser au grand bonheur des amis du pouvoir. La procédure pour privatiser un service public a toujours été plus ou moins la même. Tout d’abord, il faut cesser de réaliser les investissements nécessaires lorsqu’il est public, et le laisser se dégrader. Ensuite, il ne reste plus qu’à utiliser cela comme excuse pour le vendre aux amis en question, qui après leurs habituelles promesses faites à l’opinion publique, le laissent se dégrader davantage tout en empochant les profits. La santé, l’école, les transports… tout se marchandait, tout se vendait. Les vautours étaient de sortie. Cette pensée raviva une pointe d’angoisse qui agrippa l’estomac de Juan Carlos Larreta. Assis immobile sur son banc, le froid commençait à se filtrer sous sa veste, cet après-midi d’automne 1995.

Le désespoir ne tient jamais ses promesses

Dans les années qui suivirent cet automne 1995, beaucoup de Juan Carlos perdirent espoir et tombèrent dans la spirale infernale de la dépression. Certains se suicidèrent. D’autres sont devenus alcooliques, et d’autres sont passés au secteur invisible, celui des villas miserias, les sœurs argentines des favelas abandonnées des pouvoirs publics de tout temps.

Mais Juan Carlos Larreta était de la trempe non pas de guerriers, mais des résistants. Il avait vu Juan Domingo Peron arriver au pouvoir, et l’industrialisation du pays qui s’en suivit. Il avait connu l’époque où Winston Churchill, reconnu en Europe en tant que héros de guerre, mettait en garde ses homologues à Yalta: « Ne laissez pas l’Argentine devenir une puissance, elle traînera derrière elle toute l’Amérique Latine ». Le Nord n’a jamais aimé la concurrence. Une colonie doit rester une colonie.

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Juan Carlos avait connu également une école publique florissante, l’autorisation du syndicalisme, la dignité des sans-voix face au patron. Voilà ce que le péronisme avait signifié pour lui, même s’il se rendait compte que tout n’avait pas été teinté de rose. Il se rendait compte aussi néanmoins que tout ce qui avait suivi le coup d’Etat de 1955(5), qui mit fin au péronisme et par la même occasion aux craintes de Churchill, avait plutôt été teinté de gris, voire de noir selon les périodes. Cela faisait quarante ans que Juan Carlos assistait impuissant à la dégradation de son pays, mais maintenant que celle-ci s’accélérait il était plus convaincu que jamais que des temps meilleurs devaient arriver. Une simple stratégie de survie peut-être. Sa femme lui manquait, il allait danser le tango tous les dimanches à son café du centre-ville pour l’oublier. Son fils ne l’appelait plus, il noyait sa peine dans la politique. Sa tristesse et son temps libre lui avaient permis de se mettre à lire depuis quelques années. Il découvrait les économistes classiques, Smith, Ricardo et Marx, mais aussi les fondements de la sociologie en lisant Comte et Durkheim, ou encore Weber. Quand il en eut fini avec l’Europe, il s’attaqua aux auteurs latino-américains, qui expliquaient du point de vue de l’économie politique les injustices commises au nom du marché. Un jour, il tomba sur un ouvrage qui avait été interdit pendant la dernière dictature : Les Veines Ouvertes d’Amérique Latine, d’Eduardo Galeano. Il y découvrit les fondements de la théorie de la dépendance ainsi que le fonctionnement de l’inégale division internationale du travail. Juan Carlos s’éveillait. Il commençait à comprendre les causes qui avaient façonné le monde dans lequel il vivait. Il y avait un nom qui revenait sans cesse chez les auteurs latino-américains : celui de Karl Polanyi. Lorsque Juan Carlos eut fini de lire La Grande Transformation il sentit qu’il avait trouvé sa place dans le monde. Il fallait qu’il en parle, qu’il enseigne. Il se mit donc à en parler. Il en parlait à ses copains, à ses camarades, à ceux de l’usine, à ceux du bar. Au début on faisait semblant de l’écouter, mais petit à petit on lui prêta une réelle attention. Juan Carlos expliquait à ses pairs les fondements de l’économie politique, cette discipline réservée aux décideurs et soustraite des mains du peuple. On l’appelait « El Maestro », parfois sur ton railleur, mais tout le monde avait fini par aimer l’entendre disserter sur le rôle de la monnaie, le fonctionnement du système bancaire, et les pièges du libéralisme économique. Juan Carlos mettait souvent en avant une question particulière dans ses cours improvisés. Il demandait, en captivant son auditoire, comment la doctrine libérale, qui avait juste été un courant parmi d’autres deux siècles auparavant, était devenue hégémonique à l’heure où il parlait. Et il y répondait, parfois de lui-même, parfois en lisant des passages de La Grande Transformation de Karl Polanyi.

La soupe est toujours populaire

Vers la fin de l’hiver 1995 Juan Carlos se fit approcher par des gars de Bernal, une localité voisine. Leur projet l’emballa aussitôt : ils voulaient créer un club de troc entre les habitants du quartier, et imprimer leur propre monnaie alternative. Juan Carlos avait lu qu’avec la parité, la quantité de pesos circulant dans l’économie devait dépendre de la quantité de dollars dans la banque centrale. Un peso, un dollar. Une diminution de la quantité de dollars à cause d’un déficit de la balance commerciale signifiait moins de masse monétaire, moins de circulant, moins de pouvoir d’achat, moins de demande. Une monnaie alternative comportait une logique qui échappait à ce cercle vicieux, et permettrait de relancer l’activité au niveau local.

Cinq ans passèrent. A l’aube du nouveau millénaire, Juan Carlos fêtait ses soixante deux ans. Cette nouvelle monnaie, le crédito, circulait alors entre les mains de plus de cinq millions d’usagers dans tout le pays. Juan Carlos assistait depuis deux ans aux différentes assemblées de quartier qui se tenaient entre voisins, à l’écart des partis politiques qui estimait-on, ne représentaient plus les travailleurs, si tant est qu’ils les aient vraiment représentés durant ces dernières décennies. Son usine avait fermée un an plus tôt, en 1999, et on ne détermina jamais si cela était dû principalement à la mauvaise gestion du patron ou à la conjoncture économique.

Juan Carlos avait entendu lors d’une assemblée populaire que des gars d’Almagro, au sud de Buenos Aires, avaient récupéré leur usine et la faisaient tourner sans patron depuis 1998. Il était allé les voir pour leur apporter leur soutien. Il voulait surtout comprendre comment une usine qui avait fait faillite pouvait continuer à produire. Un ouvrier lui répondit : « Avec les dettes qu’avait contracté le patronat, tu m’étonnes qu’ils aient voulu fermer ! Ils devaient nos salaires, nos apports sociaux, le gaz, l’électricité et les impôts locaux. Ils ne pensaient qu’à leur profit personnel, et ils comptaient quitter le bateau avant de le couler. Mais tu vois, maintenant on est tous capitaines. C’est dur, je ne sais pas combien de temps on va tenir face aux flics et aux juges ».

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Juan Carlos assistait également à la soupe populaire de son quartier, faute de salaire suffisant pour se nourrir. L’arrivée du nouveau millénaire et son lot de prophéties rythmait la vie médiatique. Mais la révolte grondait dans les endroits reculés de la capitale. Juan Carlos avait dû hypothéquer son appartement, et en avait tiré une misère. Il était logé chez un cousin éloigné en échange de ses talents culinaires et ménagers. Des rumeurs alarmantes circulaient au sujet du non-remboursement des prêts bancaires qui formaient une dette écrasante pour les ménages. La dette extérieure du pays ne se portait pas mieux, et le FMI réclamait des mesures d’austérité chaque fois plus draconiennes. Les pensions de retraite furent diminuées, de nombreux fonctionnaires licenciés, la santé publique sabrée, en faveur du paiement des services de la dette. Juan Carlos se disait que la destruction du pouvoir d’achat et celle du capital humain ne pouvaient en aucun cas favoriser la croissance économique. Et la suite lui donna raison. L’austérité n’engendra autre chose que plus de récession en alourdissant ainsi le poids de dettes, ainsi qu’en augmentant le « risque pays », indicateur sur lequel étaient indexés les taux d’intérêt nationaux. Prêter de l’argent à une entreprise ou à un ménage résidant dans un pays que sa dette extérieure était en train de tuer comportait un risque important. Et ce risque, se payait, et très cher, à travers la hausse des taux d’intérêt. Dans ces conditions les dettes étaient impayables, ce qui effritait la confiance dans les banques, qui risquaient individuellement à ce stade la crise de liquidités, conséquence d’une probable ruée vers les guichets. La moindre rumeur de faillite bancaire suite à un nombre trop grand de prêts non remboursés pouvait engendrer la déflagration générale. Une dévaluation soulagerait la dette extérieure contractée en dollars et permettrait de relancer l’économie, ce qui soulagerait les dettes des ménages à leur tour. La parité allait devoir sauter, et ce d’un moment à l’autre. Mais pour l’heure, il ne s’agissait pas pour les élites de redresser le pays, mais d’amasser un maximum de bénéfice avant la catastrophe. Autrement dit, il fallait se défaire de ses pesos, acheter des dollars et les faire sortir de cette économie condamnée. L’année 2000 fut une véritable saignée infligée aux réserves nationales de dollars. Les plus gros poissons disposèrent des plus grosses bouchées, en définissant la tendance générale, et en scellant ainsi le destin des plus petits. La plus pure expression du chacun pour soi comportait plusieurs facettes, dont les plus sombres s’observaient à l’extérieur des villes. Pour tromper la faim, les gamins des bidonvilles sniffaient de la colle néoprène quand ils ne se remplissaient pas l’estomac de gazon, tandis que leurs aînés s’occupaient à réaliser toutes les activités illégales que permet la misère.

Juan Carlos Larreta s’estimait chanceux lorsqu’il voyait ça. Il continuait à croire en l’avenir, et pourquoi pas en une révolution.

Buenos Aires : 1er décembre 2001. La police tire.

La tension populaire est à son comble. Le gouvernement vient de mettre en place le corralito, mesure qui empêche les épargnants de retirer plus de deux cent cinquante pesos par semaine, et de retirer des capitaux du territoire argentin afin d’éviter la chute pure et simple du système bancaire dans son ensemble, ainsi que la fonte du stock de devises. Juan Carlos se demande si participer aux manifestations devant les banques servira à quelque chose. Il a soixante trois ans à présent, et les coups de matraque de la montada, les CRS à cheval, font d’autant plus mal.

Mais les masses occupent les rues. Les Argentins forment de véritables marées humaines devant les banques, défoncent leurs façades en criant « Au voleur », « Rendez-nous notre argent ». L’activité économique est paralysée faute de circulant suffisant. Des commerçants assistent impuissants au pillage de leur magasin, pillages menés à bien par des bandes d’exclus. Le chaos dure trois semaines. La police tire à balles réelles et fait des dizaines de victimes parmi les manifestants.

Les contradictions structurelles de la société argentine devaient aboutir très prochainement à une situation de non retour.

Buenos Aires : 21 décembre 2001. L’éclatement se produit.

Crisis_20_diciembre_2001Juan Carlos est occupé à nettoyer la cuisine lorsqu’il entend des cliquetis métalliques et des klaxons. La rumeur s’intensifie à mesure qu’il s’approche de la fenêtre. Il décide d’aller voir ce qui se passe dans la rue, tout en pestant contre ses articulations douloureuses. Le spectacle qu’il aperçoit à ce moment-là est inouï. Armés de casseroles et de cuillères, les voisins du quartier font sonner ces instruments improvisés. Tandis que les plus âgés restent à marteler les barreaux de leur fenêtre, les autres, casseroles en main, se joignent à la colonne qui défile vers la Place de Mai, que surplombe le palais présidentiel. Sans hésiter une seconde, Juan Carlos se dirige vers l’étagère de la cuisine se munit de la plus vieille casserole qu’il aperçoit. Lorsqu’il descend dans la rue, la clameur populaire bat son plein. Un seul slogan unit ces différentes cohortes qui convergent en une véritable marée humaine au fur et à mesure qu’elles atteignent leur objectif : « Qu’ils s’en aillent tous ! ». Les manifestants sont attendus de pied ferme. La place de Mai est défendue par les forces de l’ordre armes et boucliers à la main. Mais le peuple ne fléchit pas, et une véritable bataille se déclenche entre des femmes et des hommes poussés à bout, et les hommes en noir au service du pouvoir. Juan Carlos Larreta n’est pas seul. Beaucoup d’autres Juan Carlos sont avec lui et forment les premières lignes. Comme au bon vieux temps. L’ennemi est toujours le même, il change seulement de masque. Ils se font rouer de coups, inhalent des gaz lacrymogènes et vomitifs, mais ils résistent, parce que c’est ce qu’ils sont au plus profond de leur être : des résistants.

Quelques heures plus tard, des millions de cris de victoire retentissent dans tout le pays lorsque se répand la nouvelle de la fuite du président Fernando de la Rua en hélicoptère. L’ancien ami des répresseurs des années noires de la dictature, Domingo Cavallo, son ministre de l’économie et maître artificier du modèle qui a mené le pays à sa perte, lui avait remis sa démission une heure plus tôt. L’Histoire retiendra ces quelques heures comme « la nuit des possibles ». Le peuple occupait la rue et le pouvoir politique venait de tomber. Qui sait combien de projets de coups d’Etat ont été considérés ce soir-là. Mais les élites sont habiles. Canaliser les masses est leur spécialité. L’ordre établi peut plier, mais rarement tomber. Ceux qui tombent, ce sont les pantins de façade, pour la plupart tout à fait interchangeables.

Le temps fit son œuvre habituelle. Tout au long de l’année 2002 la pression retomba et aucune révolution n’eut lieu. A la place de cela, le nouveau gouvernement fit sauter la parité après avoir transformé tous les comptes en dollars en comptes en pesos : en l’espace d’une seconde les économies des Argentins ont fondu de deux tiers.

Mais les Juan Carlos avaient appris à encaisser, et Larreta ne baissa pas la tête. Il ne perdait pas espoir, ni pour lui, ni pour son Argentine, celle des humbles, des gens honnêtes, « la de la gente linda »(6) comme il aimait répéter.

Des îlots de résistance perdus dans un océan d’injustices

La situation était critique : le corralito était toujours en place, ce qui détruisait la demande intérieure, ainsi que le tissu industriel. Mais paradoxalement, le pays se mit à foisonner d’alternatives populaires, qui alimentaient l’espoir de Juan Carlos. Ses anciens camarades voulaient participer à la reprise d’une usine, et ils avaient besoin de ses connaissances. Il s’était mis à animer des cours populaires d’économie politique tous les soirs sous le vieux chêne du parc du quartier, et venaient l’écouter les membres les plus actifs dans la recherche d’alternatives à l’économie de marché.

Les clubs de troc avaient atteint un stade de développement jusqu’alors inégalé. Les créditos permettaient de maintenir le pouvoir d’achat au-dessus du seuil de dignité. Les assemblées de quartier commençaient à se fédérer, à la grande consternation des pouvoirs publics qui percevaient ce mouvement démocratique comme un véritable concurrent au système des partis. De plus en plus d’usines en faillite étaient récupérées par leurs travailleurs, et contre tous les pronostics, continuaient à en assurer la production.

Le gouvernement d’Eduardo Duhalde, nommé par le Congrès, organisa deux ans plus tard des élections présidentielles pour rétablir ainsi la vie institutionnelle du pays(7). Les vieux dinosaures de la politique qui avaient été chassés en 2001 étaient tous sur le devant de la scène, une fois de plus. Et une fois de plus, le peuple acclamait leurs promesses.

Les élections allaient néanmoins être remportées de justesse par un outsider, Néstor Kirchner, qui ne manquerait pas de changer la donne dans un pays dévasté par l’économie de marché(8). L’Argentine allait connaître douze ans de dignité, mais aussi de trahisons, de luttes et de tensions inhérentes à sa position dans la division internationale du travail, qu’aucun progressisme d’Etat ne peut résoudre.

Mais Juan Carlos Larreta ne cessait jamais de garder l’espoir, car il savait que la mort était un mensonge(9).

(1) Juan Perón est un militaire argentin, Président de la Nation de 1946 à 1955 puis de 1973 à 1974. Fortement influencé par la doctrine sociale de l’Eglise, il œuvre à renforcer le poids politique de la classe ouvrière, notamment en favorisant la syndicalisation, pratique une politique économique étatiste et donne le droit de vote aux femmes. Il organise aussi l’accueil des anciens dignitaires nazis en leur fournissant des passeports argentins. Le péronisme est un mouvement mal défini qui a pu couvrir, notamment dans les années 70, tout le spectre politique, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. (2) « Le processus de réorganisation nationale » est le nom que se donne la dictature militaire argentine de 1976 à 1983. Pour 30 millions d’habitants, l’Argentine compte pendant ses périodes 30 000 disparus, 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers et 1,5 million d’exilés. Le putsch a été soutenu par l’Eglise catholique et la junte souhaite rétablir l’ordre moral chrétien et défendre la civilisation occidentale par l’anticommunisme. (3) Nom donné à un groupe d’économistes chiliens des années 1970, formés à l’université de Chicago et influencés par les ultralibéraux Milton Friedman et Arnold Harberger. Ils sont connus pour avoir soutenu la dictature chilienne d’Augusto Pinochet. (4) Pour galvaniser les forces patriotiques, les militaires de la junte déclarent la guerre au Royaume-Uni au nom de la souveraineté argentine sur les îles Malouines. L’armée argentine est défaite en trois mois par les forces britanniques, ce qui provoque la chute du régime. Des élections sont convoquées en 1983, les garanties constitutionnelles sont rétablies, les anciens responsables de la junte sont jugés mais la situation économique est minée par l’hyperinflation. (5) En 1955, des militaires effectuèrent un coup d’Etat national-catholique contre Juan Perón, forcé à l’exil. Il s’ouvre alors une période d’instabilité et de violences jusqu’en 1976 (6). Traduction de « Celle des gens beaux ». (7) Eduardo Duhalde devient Président par intérim en 2002. Il dévalue le peso et réprime les chômeurs, raison pour laquelle il ne se présente pas aux élections anticipées. (8) Péroniste de gauche, Nestor Kirchner devient gouverneur de la province de Santa Cruz après la démocratisation du pays initié en 1983. Opposé au néolibéralisme et à l’amnistie des généraux de la dictature, il devient Président de la nation argentine en 2003. Il supprime 70% de la dette nationale, diminue le taux de pauvreté de moitié en quatre ans. En 2007, sa femme Cristina Fernández de Kirchner lui succède à la présidence de la nation jusqu’en 2015. Néstor Kirchner meurt en 2010. (9) Formule empruntée à l’écrivain Eduardo Galeano : « Et jamais ils ne cessèrent de naître car la mort est un mensonge ».

Sylvain Pablo Rotelli

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Mis en ligne le 29 juin 2016