Rencontre avec Bois Vert, le rap montpelliérain qui plait à ta mère

I. Poing de départ

Lundi, un début d’après midi à Montpellier. Dehors la vie rayonne. J’entends des rires insouciants à travers ma fenêtre. Avec les cernes d’un geek, je rêve de m’évader de mon petit appartement, de gambader dans un parc en compagnie de la belle et frivole Kashia. Blonde à la grâce entre danseuse étoile et roumaine bohème, son sourire a la douceur d’un joint matinal, me dis-je effleurant le burn-out. Malheureusement, je ne m’aventurerais jamais dans ses courbes glissantes avec concupiscence, elle fréquente un artiste, un vrai. Salope ! Et pour l’instant, je ne peux même pas me branler sur mon sort. Jim, rédac’chef du Poing, me séquestre. Il ne reste plus que deux jours pour finir la maquette du journal à équipe réduite, même les braves périssent sur le long et tumultueux chemin de l’indépendance. A bout de nerfs, la folie nous guette. Assis sur mon canapé dont il n’a pas bougé depuis une semaine, hormis pour se ravitailler en Falafel et vin bon marché, Jim m’affirme maintenant son amour du communisme.

« Il faut que tu refasses toute la page poésie, c’est de la merde ! » m’ordonne-t-il, jetant soudain son calepin vers ma direction. J’esquive par réflexe, et réplique par un lancer olympique d’un livre de Fritz Oerter(1) lui ar- rivant droit dans la mâchoire. « Nan, vas bien te faire enculer ! T’as compris ?! ». Blessé dans sa fierté, l’animal, d’un bond, se lève sur le canapé en frappant ses poings sur sa poitrine gonflée. Il grogne. Je reconnais la parade du chef. Seulement, elle n’intimide pas un anarchiste comme moi. Sortant tranquillement ma batte de base-ball planquée sous mon bureau en cas de différend administratif, la caressant, je lui dis yeux dans les yeux « j’vais t’éclater mec ! ». Je sais pourtant qu’il n’a pas peur, l’animal est plutôt coriace. Même esseulé devant le service d’ordre de Macron, ce petit chien enragé essaierait de l’attaquer à la gorge.

« Tu vas la refaire cette page poésie ! me dit-il d’un ton assuré.
– Tu me donneras des ordres quand tu me payeras sale crevard !
– A part moi, qui voudrait publier ta merde ?! »

Triste réalité. Touché dans mon égo, je ne vois plus que deux issues possibles. L’un de nous deux va devoir bouffer le parquet. M’apprêtant à assigner un coup stratégique afin d’éclater le genou droit de mon bourreau en chef, dans ma poche, mon téléphone vibre. Le nomophobe(2) que je suis est stoppé en plein élan. J’ai reçu un texto. « T’as de la chance fils de pute ! »

L’animal grogne toujours. Il bave. D’une main, du bout de ma batte, je le tiens à distance, de l’autre, je check mon portable. Le texto dit « Amour sur toi Merlin et tous tes petits camarades du Poing. On t’attend chez Néné pour l’interview, ya du Rhum des putes et de la coke ! », il est signé Mac Singe, parolier du groupe Bois vert. J’en souris d’exaltation. Par ces petits mots doux, le Mac m’offre enfin une bouffée de liberté. Le journal est sauvé. Je regarde Jim dans les yeux. « Voyons, restons professionnel ! » lui dis-je d’un air objectif, avant d’empoigner mon sac-à-dos et de me casser d’ici. Le devoir m’appelle.

II. Enchanté

Capture
Bois vert, composé de Néné alias Digestif (Mc), Mac Singe (Mc) et Keny alias Mmc (beatmaker), est un groupe de musique montpelliérain atypique. Le genre qui pourrait plaire à ta mère (dans le bon sens du terme) et que les néophytes qualifieraient d’Hip Hop puisque c’est musical(3). Pourtant, c’est bel et bien du rap ! Du flow, de la Réflexion d’Animal Poétique et un beat, les ingrédients sont là. Les vrais, ceux qui ont écouté leur nouvel EP « Métromanie », le savent ma gueule.

Descendant maintenant à grandes enjambées les escaliers en colimaçon de mon immeuble, je me remémore ma première rencontre avec Mac Singe. C’était en septembre dernier. Missionné par Le Poing pour organiser notre concert de rentrée au Ol’ Dirty Bar, le poumon du rap indé de la ville, il ne me manquait plus qu’un groupe à programmer pour la partouze sonore. Jim m’avait laissé carte blanche, « par contre t’as le même budget que le clochard d’en bas ! » m’avait-il aussi précisé. Merci patron ! Et dans ma recherche de groupes locaux assez cool afin d’accepter de jouer en échange d’un peu d’amour, Bois vert, avec leurs gueules de mecs sympas, semblait avoir du potentiel. J’avais visionné tous leurs clips. Impressionné par leur style, leur verve et la qualité autant musicale que cinématographique de leur single « Pesons les mots » (n’ayant rien à envier aux enculés qui passent sur Skyrock), c’est avec le sourire d’un street fundraiser(4) que je suis allé à la rencontre du Mac Singe.

A l’heure où le soleil cogne, notre protagoniste était assis à la terrasse d’un café du centre ville. Un carnet de note dans les mains, des petites lunettes rondes d’artistes, et un livre de Charles Bukowski posé à côté d’une bière à moitié vide, fut ma première image de lui. C’est un peu cliché me suis-je dis, mais j’ai tout de suite com- pris. Maxime Roux, de son vrai nom, appartient à la catégorie des poètes un peu torturé d’esprit, de ceux qui sacralisent sur feuille l’intimité de leurs sentiments, en rêvant de toucher nos âmes. Seul l’avenir nous le dira. Mais ne vous méprenez pas, monsieur Mac Singe est autant une fiotte de poète qu’une caillera de rappeur ; pour vous en assurer, venez le voir kicker, à l’aise au milieu de rappeurs affamés, à l’Open Mic du ODB le jeudi soir. Et si l’animal surf sur le rythme avec son flow mélodieux, Digestif, le second MC du boys band, percute dans son style brut. L’équilibre du mélange est intéressant.

A première vu, Néné est un personnage plus discret. Moins attaché à l’image romantique de l’artiste, dirais-je. Plutôt réservé, excepté quand il a un micro ou un verre de Diplomatico entre les mains ; à force de se croiser accoudé au comptoir, nous avons consolidé une relation d’alcoolyte sincère. Entre deux punchs, emporté par l’élan de la jeunesse, nous discutons souvent de la force et de la jouissance d’être indépendant . Le rappeur qu’il est finit toujours par me confier d’un air serein :
« T’inquiète Merlin on les aura !
– Qui… ?
– T’inquiète Merlin… !
– OK… »
– On se prend un dernier shot ?

Concernant Keny, l’homme de l’ombre, je ne peux mal- heureusement rien vous dire sur lui. Il n’est pour moi qu’une mélodie, une image Youtube. Montpellier est pourtant un village, mais nous ne trainons simplement pas dans les mêmes râteliers, et ne baisons apparemment pas les mêmes femmes. L’interview sera donc l’occasion de le connaître, me dis-je planté au coin de ma rue, attendant les renforts.

III. Les artisans du son

Mac Singe

Mac Singe

16h24, place Candole, je check Hugo, photographe de renom, et Youssef, chineur de rap autiste. La dream team du Poing est au complet. Le temps de dilapider la fortune de nos lecteurs dans quelques pack de bière, de préparer les questions, et de zigzaguer en insultants les touristes en manque de soleil, nous voilà devant l’adresse indiqué. Une résidence calme du quartier des Arceaux. Rien de plus normal. Je frappe à la porte en toute sérénité. Néné, avec son sourire hospitalier, nous accueil dans son antre. Affalé sur le canapé, Bois Vert chill. L’ambiance me plait bien. Et comme promis, dressé tel un totem au centre de la table basse, une bouteille de rhum nous attend. Il ne manque plus que les putes et la coke. Sans tarder, Mac Singe sert le premier verre, Youssef s’occupe de nos pou- mons, puis nous commençons. Car même si selon Pôle emploi il y a une majorité de chômeurs dans cette pièce, nous sommes là pour bosser bordel de merde. Et histoire d’ambiancer la salle, je commence par une question digne d’une dissertation de philo de quatre heures.

« Messieurs, quelle est votre vision du rap ?

– C’est du texte posé sur n’importe quel type d’instrument !,
me répond instantanément Keny.
Quand à Néné, il me regarde avec le désespoir d’un mauvais élève que l’on interroge.
– Heuu… Pour moi ? Heu… c’est le moyen d’expression le plus logique de notre époque. Il y’a pleins de styles différents de rap mais la base c’est ça…
– Et moi je vois ça de manière très classique !
répond vite Mac Singe afin de sauver son petit camarade. C’est un son particulier, genre kick-snare*, avec un mec qui pose dessus et des gars qui bougent la tête. J’irais pas jusqu’à dire beatbox dans un hall, mais pas loin… Même si comme tout le monde je constate, à l’image du rock, que l’on est dans une époque où toutes les branches du Hi- phop ont déjà explosé. Et là on est déjà dans les branches d’après, même d’encore après. C’est devenu beaucoup trop compliqué pour en parler », conclut-il en punchline.

– Ok… et sinon, juste pour savoir, comment vous vous êtes rencontrés ?

Loin des clichés du rap, Bois vert n’est pas né entre deux tournantes dans une cave, mais dans une petite chambre d’étudiant, m’explique Digestif. Un 9m2 du Crous, de la résidence Vert Bois, d’où le nom. Keny vivait de- dans entouré d’ordinateurs et de machines. Mac Singe et lui avaient des cahiers remplis de textes, ils voulaient se mettre à rapper sérieusement, une connaissance les a donc simplement mis en relation.
« On n’était pas vraiment potes, on a mis plusieurs mois avant de boire un coup ensemble ! s’étonnent-ils en rigolant.

– Et vu que vous êtes un groupe assez original, j’aurais bien aimé connaitre vos influences musicales et littéraires ? questionne Youssef.

– Personnellement, j’ai beaucoup écouté de rock des années 70, ensuite du peura et pas mal de variété, lui répond Mac Singe. Et concernant la littérature, je dirais Kerouac et les beatniks. La littérature classique aussi car j’ai étudié les lettres modernes, puis Bukowski et tous les gars assez trash , et aussi énormément le surréalisme français à la Boris Vian.
– A l’image de mon confrère, j’ai beaucoup écouté de chanson française puis du rap. J’m’y suis mis tard… je n’ai pas du tout une bonne culture de rap américain,
nous confie Néné. J’écoute quasiment que de la musique chantée en français mais très variée aussi… j’ai même été bassiste de métal pour te dire !
– Pareil… j’écoutais pas mal de heavy metal à la base, et maintenant c’est très varié,
répond timidement Keny.

IV. Métromanie, l’EP de l’identité

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D’une lampée, je finis mon rhum, m’en ressers un, puis j’enchaine les questions.
– Depuis quelques années, j’ai l’impression que Montpellier s’impose sur la carte de France du rap avec de nombreux collectifs et Mcs qui sortent de l’ombre. Est-ce que vous ressentez la même chose ? Et quelles sont vos connexions avec le milieu Hiphop de la ville ?
– Oui carrément ! Tout le monde le sent ! s’exclame Mac Singe. L’ouverture du Ol’ Dirty Bar, c’est presque l’aboutissement de ce truc là. Tous le monde s’est bien chauffé, ça a commencé avec Demi P à Sète, puis ça a continué… Et nous concernant, on a été très très vite dans la posture de vouloir se détacher du Hiphop qu’on connaissait. On aime bien en jouer aussi, mais on a vou- lu vraiment apporter une originalité… Quand on fait un concert, on préfère prendre une première partie un peu chelou plutôt qu’un rappeur classique.
– En toute honnêteté, aujourd’hui, à Montpellier, on tra- vaille plus avec le milieu occitan que celui du hiphop
affirme Néné (Bois vert, sur un autre projet, a fusionné avec Fai Deli, un groupe de chanson trad guitare, accor-déon, flûte traversière pour créer Urban Baleti, un bordel sonore unique en son genre). Mais au fur et à mesure, on a quand même des ouvertures sur le milieu Hiphop, même si on est, à la base, assez loin du truc. On ne met pas de barrière entre nous et eux
– On boit beaucoup d’open mic aussi !
ajoute le Singe.
– En écoutant votre Ep « Métromanie », j’ai trouvé qu’en seulement cinq titres, vous nous proposez un panel de rap assez différents. Est-ce une volonté de votre part de prouver que vous êtes à l’aise dans tous les styles ?
– Ce n’est pas calculé mais je pense que le plus à même de répondre c’est Keny. Il nous fait des intrus et nous on s’adapte, me répond Néné.
– Pas forcément… On a juste sélectionné les meilleurs morceaux qu’on a enregistré, sans aucune stratégie derrière, nous explique Keny. Même si, au final, je pense qu’il y a plus de cohérence par rapport à notre première EP, où il y avait vraiment différentes couleurs. Là, on s’est plus harmonisé ! On a même refusé de mettre certaine chansons car elles s’écartaient trop de l’ambiance de l’EP.
– Ok… Et personnellement, à la fin de votre EP, ce que j’en retire concernant les paroles, c’est la description d’une vie de jeune branleur refusant la vie métro/boulot/dodo, et voulant profiter de chaque instant. Je me trompe ?
Un silence gênant s’impose brusquement dans la pièce. J’ai prononcé le mot « branleur ». Il fait tâche. A l’image de l’ « Anarchie », les élites ont le pouvoir d’infantiliser la dimension politique de certains mots. J’aimerais pourtant crier d’une voix limpide et imposante à tous mes camarades de lutte :

Ô peuple branleur
par conviction !
Chasse ton mal-être
d’un cul sec,
Ne te laisses point duper
par ces enculés avides et vénales,
Ils auront notre peau pas notre temps.
Quand le doute te submerges mon frère,
Rappelles-toi
lorsque tu te grattes les boules,
plongé dans les limbes du canapé
en fumant ta productivité,
que nous avons le courage,
la noblesse
et la décence
de participer activement
au ralentissement du monde.

Mais en discutant avec Vert Bois, nous tombons plutôt d’accord. Ils acceptent mon étiquette de jeunes bran- leurs dans le sens qu’ils refusent de suivre, tête baissé, le mirage du bonheur libéral. Chacun d’eux a vu, plus ou moins, trimer ses darons pour un salaire de merde ou une carrière futile. Ils ne veulent pas reproduire ce schéma de vie. « Même si on fume des pétards, le but ultime, pour moi, c’est de prouver que les branleurs peuvent faire les choses par eux-mêmes, de qualité , et en accord avec leurs principes ! » m’affirme Digestif. Je lui réponds d’un air serein « T’inquiète on les aura ! ».

V. L’homme est un animal politique

– Le message politique est assez caché dans « Métromanie », ou plutôt subtil dirais-je. Je me demandais donc si vous vous sentez politisés ou engagés dans la vie ?
– On n’est pas politisé dans le sens commun qu’on entend. Mais dans notre démarche artistique, la façon de faire notre musique, les choix qu’on prend, c’est à travers ça qu’on se sent engagé, me répond Mac Singe. On a eu ce débat là avec Urban Balleti quand on était programmé pour jouer à Béziers par la mairie. On s’est posé la question de savoir si on y va en accrochant une banderole ? Si on gueule ? Est-ce qu’on n’y va pas ? Etc. Au final, on s’est mis d’accord pour aller car sinon a veut dire que les gens « cons » restent entre eux… Tu vois ce que je veux dire ?
– Concernant l’engagement politique primaire, c’est encore un peu le bordel dans notre tête. Mais dans notre démarche, notre indépendance, on est plutôt clair,
nous dit Néné. Dans les textes, pour ma part, c’est plutôt dur de faire de la politique directe, car j’t’avoue que je ne comprends pas tout ce qui se passe… Par exemple, on travaille souvent avec un pote dans Urban Baleti qui est toujours en contact avec des avocats pour des histoires de sans papiers. Je respecte énormément son engage- ment, mais je ne me sens pas de partir avec lui dans ces trucs là. Je ne suis pas sur d’avoir les épaules pour… Mais par contre pour faire une bonne soirée de rap qui réunit différents univers, différentes personnes, là je suis prêt. Et c’est une sorte d’engagement aussi !
– Et juste par curiosité, vous votez ? – J’vote pas, j’ai jamais voté dans ma vie, je ne n’ai pas le droit ! s’exclame Digestif.
– Pourquoi ? je lui demande d’un air intrigué.
– J’ai jamais passé ma journée d’appel à la Défense… Je suis le dernier déserteur mon gars, qu’ils viennent me chercher ! nous dit-il en riant.
– C’est par volonté politique du coup ? questionne Youssef.
– C’est parce qu’on m’a jamais appelé… c’est la journée d’appel et les mecs, ils t’appellent pas… !
Entre deux éclats de rire, le temps de reprendre mon souffle, je me concentre pour finir l’interview.
– Sinon vous avez quelque chose contre le fait de signer en major ?
– On ne signera jamais ! Car si une major nous propose un contrat c’est qu’on a déjà le public derrière nous, donc on n’a pas besoin d’elles !
affirme clairement Néné.
– A un décolleté près on signe ! Non plus sérieusement, aujourd’hui, avec la génération Youtube, la question se pose moins. Il n’est plus nécessaire de passer par les majors pour percer !
nous confie Mac Singe en finissant son rhum rêvant de pute et de coke. C’est tout le mal que je leur souhaite.

Je check à présent l’heure sur mon portable. Malheureusement, le journal ne va pas se maquetter tout seul. Je fais signe à Youssef qu’il peut stopper l’enregistrement. Par politesse, avant de retourner au bagne, je roule un dernier pétard en leur demandant le mot de la fin.

« Paix et foutre, les amis ! »

Merlin Salerno

 

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Mis en ligne le 07 juin 2016