Gare de la Mogère : visite guidée d’un chantier illégal

2015-11-17_20h11_37
La seconde gare de La Mogère est au cœur des débats. Beaucoup de choses sont écrites sur le sujet noyant le citoyen dans un flot de communication politique sur fond de bénéfices pour les marchands de béton. Pour comprendre véritablement les tenants et les aboutissants de ce grand projet inutile et imposé, Pas de roses sans épines ! vous propose une visite guidée de ce chantier colossal. Un chantier qui a d’ailleurs débuté de façon totalement illégale. Reportage.

Ce dimanche 11 octobre, l’été décide de donner un peu de rab aux Montpelliérains. Un temps parfait pour partir à la découverte de l’étrange chantier de la gare de La Mogère. À elle seule, cette gare symbolise parfaitement la cassure entre les votes des élus faisant la part belle aux bétonneurs et la volonté des citoyens qui voient s’immobiliser sous leurs yeux 350 hectares classés en zone inondable. Une gare et ses infrastructures ainsi qu’un quartier d’affaires vont condamner à jamais une terre fertile qui aurait été plus utile à l’agriculture. Mettez vos chaussures de sécurité et coiffez-vous d’un casque de chantier, la visite commence !

Chantier illégal !

Nous prenons la ligne 1 du tramway jusqu’à Odysseum, traversons le Disneyland de la surconsommation pour parvenir dans une zone moins pimpante. Après avoir traversé l’autoroute A9 dont les élus ont décidé son doublement, nous tombons sur le parking du lycée Mendès France. Une clôture derrière laquelle se dissimule un petit cours d’eau qui attire notre attention : « Zone inondable », prévient un panneau. Décidément, tout le secteur craint les fortes précipitations ! Nous nous engageons vers ce qui paraît être une zone verte. Nous passons devant la « cellule emploi grands travaux » qui est un méli-mélo d’acteurs privés et publics (Pôle-Emploi, la métropole de Montpellier, la Région, la CAPEB, Réseau Ferré de France, Autoroutes du Sud de la France, etc.). De grandes buttes de terre nous barrent la route. Nous commençons l’ascension et comprenons vite que nous sommes sur les montagnes de cette terre extraite pour laisser la place à la gare. La vue est d’ailleurs imprenable sur l’ensemble du site.

Le territoire est dévasté ! Pierre de Bousquet de Florian, le préfet de région, venait pourtant de signer le permis de construire le 2 octobre 2015, soit seulement quelques jours avant cette visite. Dans son communiqué de presse, le préfet à double particule explique : « La signature du permis de construire de la gare nouvelle de Montpellier Sud de France clôt les étapes d’autorisations administratives nécessaires au démarrage des travaux en vue d’une mise en service fin 2017 (…). » C’est que le chantier « avait démarré sans affichage du permis de construire », dénonce le collectif se mobilisant contre la gare. « Sans attendre ce feu vert, l’entreprise François Fondeville n’avait pas hésité à démarrer déjà les travaux, en toute illégalité, en terrassant et en imperméabilisant un terrain pour y installer sa ‘‘base vie’’ », explique le collectif, photographies à l’appui. Le préfet de Bousquet de Florian semble bien plus laxiste avec les patrons clandestins qu’avec les réfugiés sans-papiers. C’est effectivement lui, en tant que préfet du Nord-Pas-de-Calais, qui en 2009 sous le président Sarkozy et son ministre Éric Besson, a démantelé la Jungle de Calais, « campement de sans-papiers en attente d’un passage en Angleterre » (Montpellier journal, 05/01/2013). C’est aussi lui qui a lancé ses sbires armés contre des militants propalestiniens, au mépris le plus complet des principes de la République. Pierrot « De-De » est visiblement plus clément avec Vinci et compagnie.

L’évasion fiscale des marchands de béton

Ce qui est terrifiant en se baladant sur le site de La Mogère c’est de remarquer que le gros œuvre est en cours depuis un bon moment. Bien avant donc le permis de construire. Le squelette des nouvelles infrastructures se met en place : le tracé des futurs rails, les ponts, les fondations de la gare, le détournement d’un cours d’eau. Cette terre déchirée et mise à nue n’attend plus que le déversement de tonnes de béton !

Le projet de la gare est partie intégrante d’un colossal ouvrage incluant le bétonnage intégral d’une zone de la ville (gare de La Mogère, quartier OZ, doublement de l’A9). Cet ouvrage est nommé TOARCCH pour « terrassement, ouvrages d’art, rétablissement de communications et chaussées ». Et tous les marchands de béton sont servis ! Pour les différents lots constitutifs des travaux, on retrouve pêle-mêle Vinci, Eiffage, GTM Sud, Sogea Sud, Eurovia Méditerranée, Eurovia GPI, Cognac TP, Dodin Campenon Bernard, Razel-Bec, Guintoli, EHTP et NGE GC (Construction Cayola, 23/04/2014).

Pour la gare, une Société par actions simplifiée (SAS) a été mise en place : la SAS Gare de La Mogère. Cette dernière domiciliée à Paris est présidée par ICADE qui n’est rien d’autre qu’un promoteur immobilier ! Pourquoi donc un promoteur pour prendre la tête de la construction d’une gare ? C’est que ladite gare est le prétexte pour créer un quartier de toute pièce : le quartier OZ. C’était l’objet du vote de la métropole de Montpellier le 31 juillet 2014. Ce jour-là, les élus ont déclaré « d’intérêt général le projet de ZAC OZ1 et approuv[és] le dossier de réalisation intégrant le projet de nouvelle gare », dixit le permis de construire. Hier, Philippe Saurel, président de Montpellier Métropole, avait beau jeu de se dire contraint de faire cette gare, tout comme aujourd’hui son vice-président René Revol (Parti de gauche) a beau jeu de s’y opposer. C’est bien en ces termes qu’ils ont voté consciemment la construction de la gare !

Grâce à leur vote, la SAS Gare de La Mogère profite d’un Partenariat public-privé (PPP) pour mener à bien ce projet. Une hérésie pour le collectif anti-gare : « En droit, les PPP doivent être des exceptions au principe de la maîtrise d’ouvrage publique, lorsque des circonstances précises ne laissent pas de meilleure option. Dans le cas présent, c’est seulement un moyen détourné par le promoteur qui souhaite avant tout profiter d’un projet d’artificialisation considérable ». Et de rappeler qu’ « en général un PPP aboutit à un surcoût de 25%, selon l’Inspection Générale des Finances » induisant aussi « l’incompétence ou la naïveté des représentants de la puissance publique », « l’explosion des coûts de transactions du fait de la très grande complexité de ces contrats », « la difficulté dans la renégociation, l’évolution du contrat car on ne peut plus mettre les entreprises en concurrence ».

Mais les militants du collectif ont découvert autre chose : « la majorité absolue du capital de la SAS est détenu par un fonds luxembourgeois » ! Ils s’interrogent donc légitimement : « Pour quel genre d’optimisation fiscale ? Avec ou sans rescrit fiscal* ? L’opacité et l’optimisation fiscale sont ici de règle. » L’affaire de la gare dépasse donc les frontières et se trouve, au final, être un produit très rentable avec une mise de départ fixée à 200 millions d’euros. C’est à tout cela que les élus métropolitains ont apporté leur blanc-seing certifié ensuite par le préfet. En observant le site, on se rend vite compte que l’écologie n’est pas le souci premier de ces multinationales. Le chantier est jalonné de déchets de produits nocifs pour l’environnement.

La gare inondable suit son cours

Une autre énormité à ne pas rater lors de la visite de ce site inestimable est le Negues-Cats, le cours d’eau du bassin versant du Lez sur lequel la gare est bâtie. Ainsi, comme nous l’avons déjà démontré l’année dernière, « la spécificité de cette zone est qu’elle est soumise à de fortes précipitations orageuses engendrant des crues importantes. Le Plan de Prévention du Risque d’Inondation (PPRI) classe même ce secteur en zone rouge. La spécificité de la zone rouge est qu’il est interdit de construire. Seuls les ‘‘équipements d’intérêt général, notamment les infrastructures linéaires’’ sont admis. La gare entre dans cette case mais est-elle d’intérêt général ? » Oui d’après les élus de la métropole. Le risque d’inondation est donc une réalité surtout que d’amont en aval, le Nègue-Cats traverse Odysseum, l’A9 et son doublement ainsi que la ligne à grande vitesse (LGV). Des infrastructures qui se sont toutes retrouvées sous les eaux en septembre 2014. Pourquoi la gare échapperait-elle à ce destin ?

Les crânes d’œuf du projet ont donc eu la brillante idée de dévier le Nègue-Cats. En jouant les apprentis sorciers, c’est à coup sûr qu’ils provoqueront des catastrophes. Ainsi, à observer de très près la déviation du cours d’eau, son acheminement révèle des failles. Ainsi, il n’est pas détourné de façon à couler naturellement mais l’eau s’infiltre au beau milieu… de la gare ! En entrant sous les ponts destinés à laisser couler l’eau, on peut examiner de près l’effet cuvette créé par l’infrastructure de l’autre côté, l’eau ne vit même plus et stagne tel un marigot nauséabond.

Bassins de rétention, piège à cons !

Pour donner un semblant de vertu écologique à ces travaux dévastateurs et préserver la biodiversité du Nègue-Cats, les ingénieurs ont pensé à mettre en place deux bassins de rétention. L’idée est de capter l’eau de pluie, la filtrer et ainsi la rejeter saine dans l’environnement. En théorie. Car la pratique est beaucoup moins idyllique ! D’abord, parce que ces bassins sont un magma d’eaux boueuses. Ensuite, parce que les filtres relèvent de la fumisterie. Ainsi, au vu des fortes précipitations, il est sûr que l’eau déborde complètement ces filtres qui sont de très faible quantité au vu des masses d’eau qui s’amassent en cas de pluies orageuses. Ensuite, leur composition laisse à désirer : une sorte de toile de jute joue le rôle de filtre dans laquelle se stocke de la terre et où pousse pêle-mêle les herbes folles. Pas sûr que les résidus d’huile de vidange des engins et autres polluants soient retenus à la source.

Tout ce saccage organisé pour laisser place à une gare flambant neuve qui sera sous-exploitée, l’actuelle gare Saint-Roch du centre-ville, tout juste rénovée pour 50 millions d’euros, est loin d’avoir atteint ses capacités maximales. Les fondations de la gare appelée « Sud de France » sortent de terre leurs piliers de béton mettant au rang des menteurs celles et ceux qui disent que le projet peut désormais être stoppé par les collectivités.

Après une après-midi complète à contempler le désastre écologique et économique, nous repartons amers. 350 hectares livrés aux appétits des promoteurs immobiliers pour le plus grand bonheur des bétonneurs pour un chantier commencé dans la plus grande illégalité. La même logique qui prévaut depuis trente ans à Montpellier pour le plus grand malheur de la biodiversité. Élus, préfet, acteurs économiques, personne n’aura rien retenu du développement mortifère de la ville à cause de quoi les habitants sont maintenant victimes d’inondations catastrophiques. Ces 350 hectares, dernière bande de terre entre le centre ville et le littoral, posent les jalons des ravages à venir dans les dix prochaines années. Et tout cela sera inauguré en grande pompe fin 2017 avec le plus grand souci de l’intérêt général à n’en pas douter.

Nicolas Sené

 

* Rescrit fiscal : prise de position formelle de l’administration fiscale, saisie par un contribuable.

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Mis en ligne le 11 décembre 2015