« Gouvernance » : un mot qui ne veut rien dire mais qui en dit long

Le mot « gouvernance » a une signification. Aujourd’hui, il a même acquis une portée idéologique. Mais cette signification est équivoque et flottante : il s’agit d’un « mot-valise »(1). S’il est sans doute vain de lutter contre un mot qui est maintenant employé dans le monde entier(2) – encore que bien choisir son vocabulaire peut être une forme de résistance –, il est par contre de première nécessité d’en comprendre le sens, afin de saisir quelle idée il véhicule et comment ses promoteurs essaient de nous y faire adhérer.

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Marco Bisciglia

De gouvernement à gouvernance

Issu du latin gubernare (diriger un navire)(3) et du grec kubermân employé par Platon pour désigner « le fait de gouverner les hommes », le mot gouvernance est employé en français dès le XIIIe siècle comme synonyme de gouvernement. Au XIVe siècle, l’anglais importe le terme qui deviendra governance en lui gardant la même signification : gouverner(4).

Ce n’est qu’au XXe siècle, que le mot va recevoir sa nouvelle signification(5), celle de la novlangue néolibérale. Après avoir été utilisé dans l’entre-deux guerre pour désigner la gestion d’entreprise, des économistes et politologues anglo-saxons le remettent au goût du jour dans les années 1980-1990. Les institutions internationales ne tardent pas à emboîter le pas en adoptant le terme (ONU, FMI, Banque mondiale etc.). L’objectif est de se démarquer du centralisme politique, jugé trop rigide et de proposer un système plus souple, présenté comme plus démocratique. Il s’agit grosso modo de dépasser la rigidité de l’État, par plus de souplesse de gestion(6) des affaires publiques, mais aussi de comprendre le phénomène Union européenne, ce qui est à peu près la même chose… Nous verrons plus bas ce que cela recouvre.

Le mot ne tarde pas à être utilisé dans ce sens en France où l’on croit alors à un anglicisme francisé alors qu’il s’agit d’un mot… emprunté au français. Signalons ici brièvement la puissance de l’empire linguistique anglais, qui parvient à exporter des mots(7) dans le pays où il les a piochés(8) ! La langue, bien utilisée, est décidément un outil d’hégémonie et de colonisation culturelle.

Sans aucune surprise, la Commission européenne s’empresse de s’agenouiller devant le terme et rédige un Livre blanc sur la gouvernance européenne (2001). Bref, le terme fait aujourd’hui partie du vocabulaire courant(9).

La gouvernance : démocratique ou antidémocratique ?

Qu’est-ce alors que la gouvernance ? Puisque la notion est floue, il est difficile d’en donner une définition. Essayons tout de même. Il s’agit, dans une tradition libérale d’une limitation du pouvoir de l’État (incarné par le gouvernement) sur la société et les individus, de promouvoir une gestion plus souple, plus consensuelle des affaires publiques. Qu’est-ce à dire ? Jusque-là, rien. Il faut donc compléter un peu. La souplesse est censée passer par plus de démocratie (religion moderne oblige), par plus de participation des citoyens, tout en préservant une optimisation économique (libéralisme économique oblige à nouveau). La gouvernance n’aime pas son ancien synonyme, le « gouvernement », ce méchant qui donne des ordres, elle rêve d’une plus grande participation de la « société civile », d’un plus grand acquiescement aux décisions collectives. Tout cela en s’empressant d’ajouter que ce plus de démocratie doit aller de pair avec davantage de marché(s), avec plus de libéralisme économique.

Eh bien, pourquoi pas ? N’est-ce pas là le rêve anarchiste ? Une démocratie directe et participative avec des échanges économiques libérés ? Avec la gouvernance, puisque le gouvernement ne gouverne plus, puisque plus personne ne décide, c’est que tout le monde décide ! L’idée démocratique n’est-elle pas réalisée ?

Eh bien, non. Si le mot gouvernance essaie de nous en persuader, la décision politique n’a pas disparu et jusqu’à preuve du contraire, ni vous, ni moi, ne décidons de quoi que ce soit. Alors, certes, l’État est affaibli et le gouvernement n’est plus que l’ombre de lui-même, occupé à s’agiter comme pour nous faire croire qu’il est bien vivant, mais la décision politique, elle, existe toujours. Son centre a simplement migré. Par exemple, pour ce qui concerne le Grand marché européen (autrement appelé Union européenne) il a migré dans les sphères de la concertation entre les multinationales (qui sont, en réalité, trans-nationales) et la bureaucratie européenne. Le centre décisionnel rigide, prétendument dépassé, est encore – peut-être plus que jamais – une réalité.

Comme l’explique très clairement Jean-Pierre Gaudin, le mot gouvernance adoucit et euphémise celui de gouvernement(10). Il a pour objectif de nous faire croire qu’il n’y a plus de centre de décision, que la décision est diluée, qu’elle est le fruit d’une concertation(11). D’où l’emploi ad nauseam du terme « partenaire ». Le slogan de la gouvernance pourrait être celui-ci : tous partenaires ! Mais qui sont ces partenaires ? Vous et moi ? Oui, mais seulement en théorie. En pratique, la gouvernance a recours au terme « société civile » (autre mot-valise) pour désigner ces différents partenaires. Vous et moi sommes bien intégrés dans la société civile à côté des associations, des organismes publics, des ONG etc., mais qui y trouve-t-on d’autre ? les acteurs privés… La « société civile » permet finalement de mettre sur le même plan citoyens et entreprises(12). Dans les faits, bien évidement, seules les secondes seront écoutées et suivies dans leurs projets en fonction de leur capacité à exercer le lobbying. Mais en théorie, la société civile participe d’une même voix à l’élaboration des normes, ce qui permet de nier les antagonismes sociaux, de nier les oppositions politiques : tous partenaires, tous décideurs ! nous dit la gouvernance. La gouvernance parvient ainsi à gommer la distinction entre intérêt général et intérêts privés : autour de la même table se retrouvent le capitaliste et le maire, le militant associatif et le représentant de Nestlé. Schématiquement, le concept de gouvernance, sous couvert de promotion de la démocratie, peut écarter les citoyens du processus décisionnel en prétendant les y intégrer davantage, tout en dissolvant la frontière entre intérêt collectif et intérêts privés.

En ce sens, ce que le terme gouvernement a de préférable au terme gouvernance, c’est que nous savons de quoi et de qui l’on parle.

Il n’est pas possible de conclure cette brève analyse sans s’arrêter quelque instant sur la notion de « démocratie ». L’idéologie libérale véhiculée par le terme gouvernance verse-t-elle vraiment dans le mensonge grotesque et indécent lorsqu’elle prétend promouvoir plus de démocratie ? Il est en réalité fort possible que ce ne soit pas le cas. Ceci car, il faut bien l’admettre, le mot « démocratie » est lui aussi un mot-valise, qui aujourd’hui veut dire à peu près tout et n’importe quoi. Son sens actuel le plus communément répandu est celui qui recouvre en réalité la démocratie représentative, consistant, selon le bon mot d’Octave Mirbeau, à « choisir son bourgeois »(13), lui abandonnant par là même tout pouvoir. Les promoteurs de la novlangue néolibérale sont donc cohérents lorsqu’ils font du concept de gouvernance une avancée démocratique : « le citoyen élit mais ne décide jamais » devient à présent « le citoyen participe mais ne décide jamais ». Le paradigme est le même. Le concept de gouvernance a également l’histoire avec lui : le capitalisme, qu’il promeut, n’a jamais autant prospéré que dans les démocraties libérales. Le terme gouvernance s’inscrit in fine plutôt bien dans la conception moderne de la démocratie.

C’est pourquoi dire que le terme gouvernance est incompatible avec la démocratie est un peu court. Encore nous faut-il prendre le temps de réfléchir au sens que l’on donne au mot « démocratie », afin de combattre le modèle unique que nous impose l’idéologie libérale, à savoir une démocratie représentative couplée à un Marché roi.

L. R.

Notes et sources

(1) J.-P. Gaudin, « Critique de la gouvernance », cr6.org, 12 septembre 2013. (2) Ibid. (3) C. Gobin, « Gouvernance », Quaderni, n° 63, printemps 2017, p. 54-57, p. 54. En accès libre ici. (4) Ibid. (5) Idem, p. 54-55. (6) Le terme, managérial, n’est pas innocent. (7) Le mot « boycott » en est un autre exemple. Le français disposait déjà de « boycottage ». cf. L. R., « (Re)penser les fondements de l’écologie politique. Épisode 5 », Le Poing, n° XXII, p. 18-22, p. 21. En accès libre sur Lepoing.net. (8) C. Gobin, « Gouvernance », op. cit., n. 55, p. 57. (9) Bien que sa nouvelle acception n’ait pas encore été enregistrée par tous les dictionnaires. (10) J. Vettraino, « Jean-Pierre Gaudin, Critique de la gouvernance. Une nouvelle morale politique ? L’Aube, 2014, 192 p., 17 € », Revue Projet 2014/5, n° 342, p. 94. Ici. (11) C. Gobin, « Gouvernance », op. cit., p. 56. (12) Sur ce point v. R. Joumard, « Le concept de gouvernance », LTE 0910, rapport de recherche, 2009, p. 44. Consultable ici. (13) O. Mirbeau, « La Grève des électeurs », Le Figaro, 1888. Texte intégral ici.

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Mis en ligne le 07 juin 2016