Immigration : déléguer pour mieux réprimer

Réfugiés sur le pont reliant Braunau (Autriche) à Simbach (Allemagne),  C. Michelides

Réfugiés sur le pont reliant Braunau (Autriche) à Simbach (Allemagne), C. Michelides

Le 18 mars dernier, l’Union Européenne et la Turquie ont signé un accord faisant de cette dernière un énième barrage censé contenir, manu militari, les migrants ayant l’arrogance de vouloir franchir la for- teresse du Vieux Continent(1). Aux critiques pointant l’autoritarisme du régime d’Erdogan et sa guerre ouverte au peuple kurde(2) est rétorquée la sempi- ternelle rhétorique du pragmatisme et de la néces- sité. Mais le bavardage des diplomates zelés ou des vociférateurs médiatiques se piquant d’humanisme concourent à une même illusion : celle de voir cet accord comme un compromis ponctuel, usti par les « vagues migratoires » récentes. Dans les faits, il n’est qu’un symptôme de plus de la sous-traitance de la répression des migrants par l’UE.

« A quelle hauteur vas-tu ériger tes remparts ? Où vas-tu repousser tes nouveaux murs d’enceinte ? »
(Noir Désir – L’Europe)

Si les chiens de garde médiatiques se plaisent à théâtraliser les différends entre les dirigeants européens, force est de constater une certaine convergence des politiques d’immigration des Etats de l’Union Européenne depuis le début des années 2000. Toutes suivent un schéma général d’externalisation : il s’agit de sous-traiter les pratiques de coercition refoulement, enfermement, cage dune part aux pays de départ ou de transit, et de l’autre aux sociétés privées se partageant le gâteau de la « sécurité globale ».

Délocaliser le flicage

Parmi l’outillage juridique dont dispose l’UE pour favoriser l’expulsion des migrants jugés indésirables, la « clause de réadmission obligatoire » tient le haut du pavé, puisqu’elle oblige les pays signataires à recueillir leurs ressortissants, voire ceux qui ont transité sur leur sol. Cette clause fait l’objet d’un chantage constant lors de la conclusion de traités entre les Etats européens et ceux jugés « à risque », car pauvres, déstabilisés ou se situant sur une route de passage.

En la matière, le « Plan Africa » de l’Espagne, lancé dans le courant des années 2000, fait office de modèle. La péninsule ibérique a multiplié les traités bilatéraux de « coopération migratoire » et de réadmission avec des pays d’Afrique de l’Ouest, tout en offrant, parallèlement, des perspectives d’aides financières, commerciales et logistiques(3). La fameuse histoire de la carotte. Cynique, le vice-président de la Commission Européenne – entre 2004 et 2008 – reprend l’analogie : « (…) bien que ces accords [de réadmission] soient en théorie réciproque, il est clair qu’en pratique ils servent essentiellement les intérêts de la Communauté [européenne]. La bonne fin des négociations dépend donc des leviers, ou devrais-je dire des carottes, dont la Commission dispose, c’est à dire d’incitations suffisamment puissantes pour obtenir la coopération du pays tiers concerné. »(4)

Plus que de faciliter les expulsions, il s’agit de constituer un cordon sanitaire le plus large possible, en verrouillant des frontières extérieures à l’Europe : policiers, juristes et fonctionnaires sont ainsi dépêchés afin d’assister et de former les autorités locales. Les Etats européens n’ont bien entendu pas l’apanage de la transformation des migrants en monnaie d’échange. Outre l’exemple turc, rappelons que feu Kadhafi avait fait du chantage à l’émigration un pilier de sa diplomatie, en alternant menaces apocalyptiques et verbiage raciste(5). Mais les effets d’annonce de part et d’autre de la Méditerranée masquent mal la permanence d’alliances conclues en sous-main.

La levée de l’embargo sur la Libye en 1999 a offert des perspectives de profits juteux pour les firmes européennes et américaines, et ce n’est pas un hasard si Silvio Berlusconi va, en 2004, fanfaronner à l’inauguration du gazoline Greenstream en territoire lybien, tout en signant à la chaîne des accords de coopération migratoire. En finançant la prolifération des technologies de surveillance et des centres de rétention en Libye, l’Italie délocalise le contrôle des migrants, tout en stimulant l’appétance des societés privées de la « sécurité globale »(6). Business is business, et la gestion des migrants-marchandises n’échappe pas à la règle.

Les migrants, ça rapporte !

Réunis en grande pompe tous les deux ans à l’occasion du Milipol, le « salon international de la sécurité intérieure des Etats » tenu en région parisienne, marchands d’armes, colporteurs des technologies de surveillance et autres coursiers de Big Brother viennent courtiser la fibre sécuritaire des autorités nationales et internationales. Première cible à qui refourguer les dernières innovations liberticides, l’agence Frontex, lancée en 2005, qui constitue à la fois un client privilégié et un relais publicitaire. Officiellement chargée de superviser le contrôle des frontières européennes, Frontex a vu son budget presque multiplié par vingt en dix ans(7), ce qui lui a permis de s’autonomiser et de diversifier ses pratiques : formation de personnel, production de rapports, interventions rapides en mer et sur terre, assistance à la police des pays dits « à risque » activités de contrôle, de surveillance et d’enfermement, etc. (8)

A l’instar de l’utilisation macabre des territoires palestiniens occupés comme scène ouverte pour la démonstration des technologies de contraintes israéliennes(9), les opérations menées par Frontex constituent une vitrine de choix pour les entreprises en quête de nouveaux marchés. Celles-ci font d’ailleurs plus que s’enrichir par la vente de leurs arsenaux sécuritaires : surfant sur la vague générale de privatisation des secteurs publics et de criminalisation des migrants, elles offrent désormais des services variés, de l’expulsion à la gestion de camps de rétention.

Aux sociétés militaires privées (SMP) se superposent les sociétés privées de gardiennage (SPG), qui se sont multipliées après les attentats du 11 septembre : de l’ONU à l’Organisation Internationales des Migrations (OIM), le rapprochement fallacieux réalisé entre migrations et terrorisme(10) a justifié l’intensification de la répression, et ouvert l’appétit des marchands de terreur. Emblématique, la compagnie G4S, second employeur du monde avec 650 000 salariés, gère rien qu’au Royaume- Uni « quatre prisons, quatre centres de détention pour migrants et demandeurs d’asiles »(11), et maintient ses activités de « sécurisation » des espaces publics dans plus d’une centaine de pays. Présentes à toutes les foires sécuritaires et dans toutes les commissions d’ « experts » européennes, les sociétés privées de sécurité entendent accentuer indéfiniment le mouvement de surveillance générale des populations(12), dont les migrants ne forment qu’une branche particulièrement lucrative. Ainsi, même s’il est superflu de rappeler l’imposture d’une Marine Le Pen qui aime à se grimer en révoltée « anti-système », il est tragiquement savoureux de voir que ses gesticulations servent avant tout les intérêts de multinationales techno-industrielles.

Chair à canons, chair à patrons

Finalement, les médiocres résultats en matière d’endiguement des flux migratoires semblent indiquer que le développement effréné des technologies de surveillance ne vise justement qu’à ce développement même. En verrouillant les points de passage à l’intérieur et à l’extérieur de sa forteresse, l’UE ne réussira qu’à modifier le tracé des chemins d’errance et à les rendre plus coûteux et plus dangereux. Les discours droits-de-l’hommistes faisant de la guerre contre les « passeurs » une priorité ne forment qu’un écran de fumée. D’une part car « la sophistication de la répression entraîne une professionnalisation du trafic, sans empêcher le passage des clandestins »(13), et de l’autre parce que la politique-spectacle est clairement mise au service de la multiplication des arsenaux de surveillance.

En ce sens, le règlement Dublin II, adopté en 2003 par les Etats de l’UE ainsi que par la Norvège, l’Irlande et la Suisse, porte en lui-même le principe de fichage systématique des migrants. Puisqu’il institue la règle selon laquelle le premier Etat de passage doit être le seul à examiner les demandes d’asile, cet accord justifie, pour son fonctionnement, la mise en place de la gigantesque base de données Eurodac, qui emmagasine les empreintes digitales des demandeurs d’asile(14). Ce recensement arbitraire se couple à la généralisation des mesures carcérales (camps, centres de rétention), aux violences policières, administratives et sociales quotidiennes que subissent celles et ceux condamnés à prendre la route.

En externalisant la répression des migrants, à la fois par la délocalisation des contrôles hors de ses frontières et pas la délégation à des sociétés privées, l’UE réussit le tour de force d’allier déresponsabilisation et profits ubuesques pour les sociétés européennes du tout-sécuritaire.

Léna Coulon

(1) « L’UE et la Turquie s’accordent pour ralentir l’afflux de migrants », LeMonde.fr, 18/03/2016. (2) Voir CQFD, n°140, « La Guerre secrète d’Erdogan », février 2016 (3) Accords bilatéraux signés en série, avec le Cameroun, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Gambie, la Mauri- tanie, etc. (4) Franco Frattini, dans une allocution devant le Sénat français, 2006. (5) « Nous ne savons pas quelle sera la réaction des Européens blancs et chrétiens face à ce flux d’Africains affamés et non instruits », M. Kadhafi, AFP, 02/09/2010. (6) Xenophobie Business, A quoi servent les contrôles migratoires ?, Claire Rodier, La Découverte, 2012. (7) Passant ainsi de 6 à 115 millions d’euros entre 2005 et 2015.(8) Atlas des migrants en Europe, Migreurop, Armand Colin, 2009. (9) War against the people – Israel, the Palestinians and Global Pacification, Jeff Hapler, Pluto Press, Londres, 2015. (10) La résolution 1373 de l’ONU, adoptée après les attentats du 11-Septembre, préscrit aux Etats d’ « empêcher les mouvements terroristes ou de groupes terroristes en instituant des contrôles efficaces aux frontières ». L’OMI renchérit en posant comme affirmation le lien intrinsèque entre terrorisme et migrations, quand bien même ni les attentats du 11-Septembre, ni ceux de Madrid (2004) ou de Londres (2005) ne sont le fait d’étrangers ayant illégalement franchi les frontières des pays cibles. (11) Xenophobie Business, ibid (12) Terreur et possession, Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, Pièces et Main d’Oeuvre, L’Echappée, 2008. (13) « Haro sur Schengen », Benoît Bréville, Le Monde Diplomatique, janvier 2016. (14) Voir la liste des fichiers « destinés à la gestion, au contrôle et à la surveillance des étrangers », sur le site du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré.e.s

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Mis en ligne le 06 juin 2016