La coopérative, nouvel horizon des travailleurs argentins ?

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« Le patron ici ? C’est nous ! », clame fièrement Marcelo Castillo, président de l’IMPA (Industria Metalurgica y Plastica Argentina), la première entreprise du pays récupérée et gérée collectivement. Cet ancien ouvrier métallurgiste s’est battu pour la récupération de son usine, aujourd’hui considérée comme un cas d’école dans le milieu coopératif. « On était quarante fous à vouloir occuper l’usine. On nous payait plus notre salaire, il fallait faire pression sur les dirigeants. On a contacté un avocat qui a découvert qu’on nous payait pas non plus les apports sociaux, et qui a mis en évidence une gestion frauduleuse de l’usine » précise Marcelo. Ne payant pas d’impôts, les dirigeants d’IMPA ont endetté l’entreprise envers l’État, mais ont également contracté des dettes envers les banques et les ouvriers en ne versant plus les cotisations sociales. Certaines machines disparaissaient mystérieusement : « Ils vidaient l’usine, ils savaient qu’ils nous menaient vers la faillite. Mais eux, ils avaient tous leur petite usine ailleurs, et ils prenaient l’aluminium et les machines qu’il y avait ici pour faire tourner leurs entreprises. Tout ça fonctionnait avec des dettes qu’ils n’allaient jamais payer ici ».

Le dépôt de bilan était imminent. C’est ainsi qu’un matin pluvieux du mois de mai 1998, avec le soutien du MNER (Mouvement National des Entreprises Récupérées), les travailleurs d’IMPA résistent aux tentatives de délogement des forces de l’ordre et obligent les patrons à s’asseoir à la table des négociations. Les voisins du quartier d’Almagro, au sud de Buenos Aires, se relaient pour venir en aide aux ouvriers qui dorment sur des cartons et se couvrent avec du papier journal. Pendant les trente jours de lutte, des liens de solidarité se tissent et un projet politique se dessine : continuer la production de façon autogérée. Les dirigeants finissent par accepter la tenue d’un vote.

Deux listes se présentent le jour de l’élection : celle des patrons et celle des ouvriers. La seconde gagne avec 70 voix (sur 120) ce qui provoque le départ des anciens dirigeants, certainement soulagés d’abandonner dans les mains de travailleurs néophytes en matière de gestion la responsabilité des dettes.

Bien qu’emblématique, l’IMPA est un cas parmi d’autres. Après le coup d’État de 1976, le gouvernement impose de force une économie néolibérale de dérégulation, de flexibilisation salariale, et de libéralisation du commerce extérieur. Cela conduit à une augmentation du nombre de faillites d’usines, qui doivent faire face à la concurrence étrangère, mais également à la baisse du pouvoir d’achat du marché intérieur. La désindustrialisation gangrène un pays qui incarnait pourtant une puissance économique d’envergure dans les années 1950. Avec la chute du système bancaire en décembre 2001, l’ensemble du tissu industriel s’effrite, faute de financement et faute de débouchés. Dans ce contexte, les récupérations d’usines se multiplient. Chacune d’entre elles élargit l’horizon des possibles pour tous les autres ouvriers en lutte du pays. Plusieurs initiatives populaires éclosent, comme la mise en place du credito, une monnaie parallèle sous contrôle populaire née dans la localité de Bernal, la création d’assemblées de quartiers, où prime la démocratie directe, puis leur progressive fédération au niveau national, et bien sûr, la récupération d’usines.

Ce dynamisme populaire a été promu par le gouvernement Kirchner, au pouvoir depuis mai 2003, qui, bien que réformiste, voit dans cette forme d’économie parallèle un puissant outil contre le chômage. Les politiques de relance économique, basées sur le couple exportations agricoles et dévaluation compétitive, rétablissent rapidement une croissance soutenue qui permet d’enclencher un processus de développement profitant aux coopératives existantes. Mais dans le même temps, ce rétablissement économique ralentit la création d’alternatives dans la société argentine ; les assemblées de quartier disparaissent peu à peu et les monnaies parallèles sont abandonnées. Seules les récupérations d’usines perdurent dans la mesure où les faillites privées sont toujours d’actualité. Avec le progressisme kirchnériste, cette pratique s’institutionnalise et les travailleurs en lutte bénéficient d’un cadre légal favorable leur permettant enfin de prendre en main leur destin.

Sylvain Pablo Rotelli

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Mis en ligne le 08 décembre 2015