Le naufrage de l’opération anti-migrants des identitaires en Méditerranée

La croisière ne s’amuse plus chez Génération identitaire. Tout avait pourtant bien commencé pour ce groupuscule d’extrême-droite, qui a reçu 76 000€ de dons en mai dernier, notamment de la part de l’ancien leader du Ku Klux Klan, pour mener à bien la mission « Defend Europe ». Leur but ? Empêcher le sauvetage de migrants en Méditerranée en traquant les bateaux des organisations non-gouvernementales (ONG). Le navire qu’ils ont loué cet été, le C-Star, était censé faire route pour Catane en Sicile, avant de gagner la zone de secours au large de la Libye, mais rien ne s’est passé comme prévu. Le Poing a passé un coup de fil au militant antifasciste Yannis Youlountas, membre du réseau « Defend Mediterranea » qui s’est formé sur les deux rives pour traquer le C-Star. L’occasion de vous faire partager les dessous de la débâcle des identitaires.

Qui sont ceux qui ont mené l’opération « Defend Europe » ?

Yannis Youlountas : Ils appartiennent au mouvement identitaire, un courant qui s’appuie à la fois sur le nationalisme et les traditions, comme toujours, mais aussi sur un nouveau live style d’extrême-droite très bobo qui s’adresse surtout aux jeunes. La forme traditionnelle du Bloc identitaire, créé en 2003, était plutôt violente et ne parvenait pas à se détacher de l’image de nazillons. C’est pourquoi ils ont décidé en 2012 de créer Génération identitaire. C’est un groupuscule qui a été lancé en France, mais qui a rapidement fait des petits en Allemagne, en Italie, en Autriche et en Angleterre. Bien sûr, ce sont d’authentiques fascistes et racistes, qui font clairement l’amalgame entre le terroriste et le musulman, mais qui se cachent derrière une image fun et cool. Ils sont très rodés niveau communication, ils vendent des t-shirts stylés, mettent en avant des jeunes mecs qui ont de la gueule, publient des vidéos de filles groupies triées sur le volet et savent faire du buzz sur facebook et twitter. Ils ne lâchent pas des petites phrases à la Jean-Marie Le Pen, veulent passer pour des gendres idéaux, et affirment aussi vouloir rester dans la légalité alors que la plupart d’entre eux ont montré clairement leur sympathie avec des organisations et individus liés à l’idéologie nazie. Cette nouvelle stratégie d’un « fascisme cool » est très dangereuse car elle touche plus facilement la jeunesse. Dieudonné et Soral avaient déjà réussi à attirer des jeunes issus de l’immigration et des banlieues dans la fachosphère. Génération identitaire vise la même chose, mais avec des jeunes bobos qui se cherchent une cause. Les gens qui ont mené l’opération sur le C-Star sont les chefs de ce nouveau mouvement, et c’est parce que nous connaissions bien leur stratégie et leur idéologie que nous avons pu les combattre efficacement.

Avec qui as-tu mené cette lutte antifasciste ?

Avec le réseau « Defend Mediterranea ». Ici, je ne réponds pas en son nom mais en tant que membre du réseau, avec l’accord de mes camarades. Il y avait parmi nous principalement des antifascistes expérimentés des deux rives, mais aussi des marins, des informaticiens et même des habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. On est aussi rentré en contact avec les ONG sur place pour échanger des informations diverses, dans les deux sens, sur la localisation du C-Star, le trombinoscope des fascistes, des éléments sur le comportement des gardes-côtes libyens et, bien sûr, des institutions européennes qui, dès le début, jouaient double-jeu.

Quels étaient vos objectifs ?

Nos objectifs, c’était d’entraver les activités du C-Star, de les empêcher de faire escale, ou à défaut de repartir, et de saper leur communication. Nous n’avons pas fait tout ça spécialement pour défendre les ONG, avec lesquelles nous avions bien sûr des relations très cordiales, mais pour faire vivre la solidarité politique internationaliste, autogestionnaire et indépendante des États et des ONG. Nous sommes clairement des partisans de l’autonomie autogestionnaire en matière de solidarité — comme nous le faisons en Grèce, par exemple, avec le collectif Anepos — et pas des grandes actions d’ONG au moyen de campagnes subventionnées et de mécénats. Quand le C-Star déconnectait sa balise AIS (système d’identification automatique pour connaître la localisation des navires), on utilisait d’autres moyens pour le localiser, y compris l’observation terrestre, notamment grâce à l’aide de vacanciers, par exemple en Crète, et surtout grâce à des marins dans les environs avec lesquels nous étions en contact. En plus de les pister, nous les avons ridiculisé en parlant de leur débandade : le C-Star a été arrêté en Égypte et à Chypre, il a été chassé de Crète et de Tunisie sans même pouvoir mettre pied à terre, grâce à nos camarades crétois puis aux pêcheurs tunisiens. De même, le navire n’a pas pu faire escale à Malte ni en Sicile. Dans le port de Famagouste, quelqu’un a même mélangé un peu d’eau au carburant du bateau, une vieille méthode, ce qui a provoqué des soucis techniques et des pannes par la suite. Le C-Star s’est même retrouvé bloqué en haute-mer en position dite « non-commandé », ce qui est plutôt cocasse pour une embarcation fasciste hautaine et prétentieuse. Les autorités portuaires ont donc demandé au bateau de sauvetage le plus proche d’aller les aider. C’est ainsi que le navire de l’ONG Sea Eye a été désigné pour secourir le bateau de Génération identitaire. Le C-Star était bien embêté et a été la risée générale de tous les observateurs, avant de refuser l’aide et de parvenir à repartir tant bien que mal.

A droite, Lorenzo Fiato, représentant italien de Génération identitaire et ex-membre du C-Star et à gauche, Johan Teissier, représentant montpelliérain de Génération identitaire

Est-ce vrai que l’équipage du C-Star a fait du trafic d’êtres humains ?

Oui ! Ils ont embarqué vingt Sri-lankais de la minorité tamoule, très réprimée par le pouvoir central du Sri-Lanka, et ils ont payé environ 10 000 dollars chacun pour aller jusqu’en Italie, ce qui a fait 200 000 dollars dans les caisses du patron du C-Star. Le pire, c’est qu’au final, ils ne les ont pas emmenés en Italie, mais déposé à Chypre, dans le port de Famagouste, côté turc de l’île, car c’était plus discret. L’équipage du C-Star n’avait pas envie de crier sur tous les toits qu’il ramenait des migrants en Europe en échange d’argent alors qu’il était censé lutter contre les passeurs… Sur ces vingt tamouls, quinze ont abandonné et ont accepté le voyage retour pour le Sri-Lanka, et cinq ont décidé de déposer une demande d’asile. Ces cinq-là ont été hébergé par des camarades sur place grâce au financement de plusieurs associations, et des camarades ont pu échanger avec eux. Ils ont décrit le bateau et, surtout, nous ont confirmé qu’ils ont donné de l’argent à l’équipage pour voyager. Légalement parlant, ça s’appelle du trafic d’êtres humains. Les principaux responsables du rafiot ont été placés en garde à vue, qui a été renouvelée de 24 heures, mais ils ont subitement été libérés à la surprise générale : incroyable retournement de situation ! On le sait, Chypre obéit au doigt et à l’œil à Ankara et il est très probable que le dictateur turc Erdogan a fait pression pour qu’ils soient libérés. À la demande de qui ? Car Erdogan s’en fichait, c’est sûr. Qui a téléphoné à Erdogan pour permettre à l’expédition fasciste de repartir et de continuer sa propagande pour l’Europe forteresse que défendent également mais plus discrètement les dirigeants européens ? La réponse est dans la question. N’oublions pas qu’Erdogan a reçu six milliards de dollars à la suite de l’accord UE-Turquie. Les responsables du C-Star ont finalement été « expulsés » de Chypre, ce qui leur a permis d’échapper aux tribunaux. Dans tous les cas, cette histoire de trafic d’êtres humains a révélé le vrai visage du fascisme, qui est non seulement la violence la plus rustre, mais aussi une immense hypocrisie.

Avez-vous eu des relations avec des autorités publiques ?

Aucun État ne nous a aidé et d’ailleurs on ne les a pas sollicité. À Chypre, les fascistes ont clairement été soutenus comme on vient de le voir, mais ce fut également le cas à Malte. Le gouvernement maltais avait pourtant annoncé qu’il n’accepterait pas la présence du C-Star sur ses côtes, mais a finalement laissé l’équipage fasciste débarquer sans être dérangé, rejoindre l’aéroport, passer les contrôles et décoller. Non seulement les autorités publiques n’ont pas participé à notre lutte, mais elles ont plutôt été bienveillantes vis-à-vis du périple incroyable de ces gens dangereux. Pourquoi ? Parce que le capitalisme a besoin du fascisme pour se présenter comme une voie médiane et modérée. Et si les fascistes se renforcent, alors le centre dérive toujours plus vers l’extrême-droite. Il ne faut pas oublier que Macron a rencontré le 25 juillet dernier à La Celle Saint-Cloud le chef du gouvernement d’union nationale libyen, Al-Sarraj, et son principal opposant, le général Haftar, pour leur promettre de l’argent, des troupes et du matériel afin qu’ils rendent totalement étanches les frontières nord et surtout sud de la Libye. En déléguant à ces mercenaires les frontières réelles de son ère d’influence, Macron renforce cette Europe forteresse qui se met en place depuis des années. Dans ce décor, le C-Star n’est qu’un amuse-gueule, à son insu, pour préparer l’opinion.

Pourquoi plusieurs navires de sauvetages d’ONG ont-ils récemment décidé d’arrêter leurs opérations ?

De leur côté, les fascistes de Génération identitaire prétendent que c’est « grâce » à eux. C’est une grosse blague, bien sûr ! En réalité, ces départs s’expliquent par les nouvelles réglementations de l’État italien, qui n’a pas hésité à arrêter et séquestrer l’équipage de l’ONG Jugend Rettet, et, plus encore, par la violence des gardes-côtes libyens qui sont de plus en plus dangereux. Ils interdisent aux bateaux étrangers d’intervenir et ont menacé de mort à deux reprises l’équipage de l’ONG Open Arms. Malgré ces nouvelles contraintes, il existe heureusement toujours des embarcations de sauvetage en Méditerranée et des vies sont sauvés presque quotidiennement à nouveau, y compris le plus célèbre : l’Aquarius de SOS Méditerranée.

Quelles leçons tirer de cette histoire ?

Ce qu’on peut retenir, c’est que malgré un calendrier qui leur était favorable et la volonté des dirigeants européens de fermer les portes de l’Europe du sud, les fascistes de Génération identitaire n’ont absolument rien fait, à part un peu de bruit. Leur com’ a été facilement démontée par le ridicule de leur situation, notamment leur impossibilité de faire escale nulle part, perdus sur les eaux avec le petit porte-voix et leurs gros soucis techniques. De notre côté, la bonne nouvelle, c’est que des milliers de personnes se sont rendu compte que l’antifascisme était quelque chose de concret et d’indispensable. Si nous ne luttons pas nous-même contre le fascisme, personne ne le fera à notre place, et certainement pas les États.

Propos recueillis par Jules Panetier, les dessins sont de Guinou (guinou.tumblr.fr)

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Mis en ligne le 20 octobre 2017