2017 : les forces de l’Ordre contre-attaquent !

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Nous vivons une époque captivante. Sur fond de discrédit général des gouvernants et de forte instabilité politique, les mois qui viennent de s’écouler ont vu se succéder trois séquences politiques aussi contradictoires qu’inattendues. De l’état d’urgence post-attentats, on passe aux manifestations joyeuses contre la loi travail et son monde pour finalement sombrer sur des cortèges de policiers armés. Ce retour à l’Ordre n’est pas une fatalité. Les braises semées par l’agitation du printemps dernier couvent encore, et il ne dépend que de nous de les attiser.

Janvier 2015. Une vague d’attentats provoque une série d’ondes de choc. Sidération, union nationale, communion autour du gouvernement, suivis par l’instauration de l’état d’urgence à partir de l’attentat du Bataclan le 13 novembre. Le renforcement des prérogatives sécuritaires conduit immédiatement à l’assignation à résidence d’opposants écologistes et de dizaines de musulmans. Quinze ans après les attentats de 2001 de l’autre côté de l’Atlantique, l’antiterrorisme comme nouveau paradigme de gouvernance en France.

Mars 2016. Une vague de contestation inattendue monte des réseaux sociaux et de la jeunesse, et déferle dans les rues des métropoles. Au-delà de la seule loi travail, les mots d’ordre qui constellent les murs parlent d’un monde à conquérir. Une bouffée d’oxygène d’une période à l’asphyxie. L’agitation dure plusieurs mois et illustre d’une part la reconfiguration de la gestion démocratique par la gauche au pouvoir – qui utilise l’arsenal antiterroriste contre des manifestants, n’hésite pas à réprimer férocement son propre électorat, et passe en force son projet de loi –, et d’autre part la reconfiguration du mouvement social, qui emprunte de nouvelles formes, de nouveaux modes d’actions, et déborde immédiatement les structures traditionnelles d’encadrement des luttes.

Octobre 2016. Alors que la campagne présidentielle démarre avec des accents identitaires et sécuritaires, un mouvement de protestation du corps policier s’inscrit dans la durée avec ici encore de nouvelles pratiques. Les forces de l’ordre s’organisent en dehors de leurs syndicats, et manifestent armées, avec leurs véhicules de service, et se constituent de facto en force autonome. Ceux qui prennent alors la rue semblent cherchent à la fois à conjurer le slogan qui s’était imposé dans les cortèges de têtes quelques semaines plus tôt – tout le monde déteste la police – et à affirmer leur agenda après un épisode qui avait ouvert d’autres horizons que le désert néo-libéral et l’ordre sécuritaire. Dans chacune de ces trois séquences, la police joue l’un des premiers rôles. D’abord parce qu’elle est acclamée en tant que rempart contre le terrorisme, ensuite parce qu’elle frappe les manifestants dans leur chair, et s’impose comme la force rivale des cortèges, enfin parce qu’elle proteste, avec des modalités totalement nouvelles dans un contexte tendu, et obtient de nouvelles garanties du pouvoir.

La police prend la rue

Cagoules noires, brassards orange. Jeans basket, maillots de foot, blousons en cuir. Sig-Sauer à la ceinture. Voitures de fonction, gyrophares allumés. Sirènes hurlantes. La Marseillaise résonne dans les rues. La police manifeste. La protestation démarre à la date emblématique du 17 octobre – jour de l’anniversaire du massacre d’Algériens par la police à Paris, en 1961 – et atteint son apogée lors de la date non moins emblématique du 26 octobre – deux ans jour pour jour après la mort de Rémi Fraisse à Sivens, tué par les gendarmes. Elle prend la forme d’une série de manifestations nocturnes, sauvages et armées. L’état d’urgence permanent a déjà considérablement renforcé les prérogatives des policiers. Des fusils d’assaut équipent désormais chaque voiture de la BAC. Une arme à répétition permet aux CRS de tirer des balles en caoutchouc en rafale(1). A échéances régulières, le ministère de l’Intérieur offre d’importantes primes aux forces de l’ordre. Il ne s’agit donc pas pour eux d’obtenir plus de ressources. En période d’austérité généralisée, la répression est déjà le seul secteur à obtenir de nouveaux moyens(2) .

Les policiers qui prennent la rue s’inscrivent dans une logique de combat culturel. Ils veulent d’une part asseoir leur hégémonie médiatique et peser sur la campagne présidentielle, d’autre part obtenir des garanties d’impunité supplémentaires. A Paris, une policière brandit une pancarte : « stop aux enquêtes de l’IGPN [la police des polices] ». Un autre, au micro d’une radio nationale, explique : « on ne peut pas travailler en ayant le choix entre le cercueil et la prison. » A l’heure ou chaque blessé dans les rangs du maintien de l’ordre fait la « une » des médias, des centaines d’ouvriers meurent chaque année sur les chantiers, dans un silence assourdissant. Pour les dominants, toutes les vies n’ont pas la même valeur. Et alors que la CGT est assimilée à des « terroristes » par le MEDEF et le gouvernement, les syndicats policiers obtiennent de nouveaux droits sociaux pour leurs adhérents. Plus personne n’ignore que plus d’un policier sur deux a voté Front National aux dernières élections(3) , et que le syndicat Alliance calque ses revendications sur celles de la droite la plus radicale. La véritable nouveauté, c’est l’alignement du Parti Socialiste sur les revendications des franges radicalisées de l’Ordre. En décembre, le gouvernement annonce un nouvel « assouplissement » de la légitime défense. La loi s’adapte à la police, la police ne s’adapte pas à la loi.

La répression continue

Si la lutte contre la loi travail a duré plus longtemps qu’aucun autre mouvement social récent, et a su déployer une large palette de formes de lutte, la répression continue de s’acharner en période d’accalmie, plusieurs mois après la fin des défilés. Au mois de décembre, une personne qui avait participé à une manifestation nocturne parisienne du mois d’avril dernier est arrêtée, et placée en détention préventive. Un autre manifestant incarcéré le 18 mai, après l’incendie d’une voiture de police à Paris, passe le réveillon en cellule. Il avait été interpellé sur le seul témoignage d’un agent du renseignement, quelques heures après les faits. « Vous avez les coupables, démerdez-vous pour trouver les preuves ! » avait-on dit aux policiers le jour même. Plusieurs mois plus tard, le dossier n’apporte pas l’ombre d’une preuve, et aucun procès n’a eu lieu.

Mais la justice s’acharne à maintenir en détention ceux désignés par le pouvoir comme des ennemis de l’intérieur, sous couvert de l’accusation folle de « tentative d’homicide sur policier ». En parallèle, la justice frappe également ceux qui s’organisent contre les violences d’État. Les frères d’Adama Traoré, mort au commissariat de Beaumont-sur-Oise l’été dernier subissent une véritable vengeance d’État. Ils sont incarcérés pour de simples « outrages » à des policiers municipaux, alors que les gendarmes responsables de la mort de leur frère n’ont jamais été inquiétés. Le 14 décembre, ils sont condamnés, et l’un d’entre eux reste en détention. Simultanément, les médias révèlent que plus de 20 000 personnes ont été surveillées par les services de renseignement en 2016. Près d’un tiers des personnes espionnées sont ciblées dans le cadre de « la prévention de violences collectives »(4). Autrement dit, il s’agit d’opposants politiques, de manifestants contre l’aéroport, la loi travail ou la répression… Sur le plan comptable, cela représente plusieurs milliers de personnes en France, soit des dizaines de militants dans chaque grande métropole.

Élections par temps de plomb

Le retour à l’ordre qui dure depuis l’automne est particulièrement brutal, mais il ne doit pas éteindre les braises qui couvent encore. La détestation des têtes d’affiche de la prochaine présidentielle est quasiment unanime, et la gauche au pouvoir ne se relèvera pas du quinquennat qui vient de s’écouler. Du reste, le prochain gouvernement a peu de chance d’être moins impopulaire que celui qui vit aujourd’hui ses derniers mois. La classe politique est fébrile et Orwell est au pouvoir : Macron se fait le chantre de la « révolution », Fillon prétend être un candidat « anti-système ». Mais plus personne ne fait illusion, et les prochains gouvernants seront ceux qui seront parvenu à susciter le moins de détestation que leurs concurrents. Dans ce contexte, il est décisif de faire réémerger les forces qui se sont constituées au printemps dernier. Les milliers de personnes qui ont éprouvé la puissance collective et joyeuse des cortèges de tête, qui ont écrit sur les murs, vécu les assauts de la police, improvisé des manifestations sauvages. Pour que 2017 soit ingouvernable.

(1) « Fusil d’assaut, casque, gilet pare-balles… voici le nouvel équipement des policiers de la BAC », LCI, 29/02/16 (2) « Des forces de l’ordre pas si maltraitées », Libération, 17/05/16 (3) « Plus de 50% des militaires et policiers ont voté FN en 2015 », Libération, 08/01/2016 (4) « En un an, plus de 20 000 personnes ont été espionnées par les services français », Le Nouvel Obs, 13/12/16

Pierre D.

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Manifestation du 14 avril à Montpellier (crédit photo : Xavier Malafosse)

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Manifestation du 14 avril à Montpellier (crédit photo : Xavier Malafosse)

Crédit dessin : Tati Richi

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Mis en ligne le 22 mars 2017