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Médicaments : « avec 1 milliard d’euros de bénéfice, le marché de l’hépatite C se porte bien »

S’il est un domaine qui prouve bien que l’État privilégie toujours les intérêts des capitalistes à ceux du plus grand nombre, c’est bien la question de la santé. Les laboratoires pharmaceutiques peuvent en effet compter sur le silence des politiciens pour continuer à exercer leur monopole sur la production de médicaments, avec à la clé des traitements vendus à des prix exorbitants. Pour en savoir plus sur le processus de fixation des prix des médicaments, Le Poing s’est fait payer le café par Damien, membre de l’ONG Médecins du monde.

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Le Poing : Comment les prix des médicaments sont-ils fixés ?

Damien : En France, c’est le comité économique des produits de santé qui fixe les prix des médicaments. La mise sur le marché en 2014 du sofosbuvir, le premier des antiviraux à action directe contre l’hépatite C, est un bon exemple pour dévoiler le caractère scandaleux du processus par lequel le prix des médicaments est fixé. Mais commençons par se féliciter de l’apparition de ce traitement car auparavant, on traitait l’hépatite C avec des médicament s dont les effets secondaires étaient parfois sévères. Avant la mise sur le marché d’un médicament, il y a l’autorisation temporaire d’utilisation. Durant cette phase, le prix du médicament est librement fixé par le laboratoire et dans le cas du sofosbuvir, le premier prix fixé était de 90 000€, pour un traitement de trois mois seulement ! De nombreuses prescriptions se sont faites sur la base de ces tarifs. Il y a ensuite eu des négociations entre les pouvoirs publics et le laboratoire, et finalement, au moment de la mise sur le marché du médicament, son prix a été fixé à 40 000€. Avec 200 000 patients à 40 000€ le médicament, ça fait un marché de plus de 800 millions d’euros, et autant de dépense pour la sécurité sociale, car le médicament est fort heureusement remboursé. Et c’est une estimation basse parce que pour certains patients, il faut associer ce traitement avec d’autres médicaments.

De telles sommes, ça pèsent forcément sur le système de santé. D’ailleurs, le médicament a d’abord été distribué en série limitée, c’est-à-dire qu’il n’a été prescrit que pour les patients « suffisamment » atteints. C’est une aberration sur le plan de la santé publique car avec 200 000 personnes contaminées , c’est une épidémie et la logique devrait donc être de soigner au maximum et le plus vite possible pour éviter les contaminations. Mais là, on est sur une logique économique quasi inverse, on ne traite que ceux dont la maladie est en cours d’évolution. Tous les patients ont fini par être traités, notamment grâce à une mobilisation des hépatologues et des médecins, mais plus d’un après la mise sur le marché du médicament !

Comment les laboratoires justifient de tels prix ?

Par l’investissement dans la recherche, mais c’est un faux argument. L’exemple du sofosbuvir est encore frappant  : ce médicament est né de la recherche publique fondamentale, a été développé par un petit labo privé, et racheté par un gros labo, Gilead en l’occurrence. En réalité, les gros labos réduisent leur budget recherche et se contentent d’acheter les molécules créées par les petits labos. L’autre argument utilisé par le labo Gilead, c’était de faire payer cher aux riches pour mieux soigner les pauvres. Mais qu’on vende le sufosbovir à 2 000€ dans un pays pauvre ou à 40 000€ dans un pays riche alors qu’il ne coûte que 200€ à produire, ça reste scandaleux dans tous les cas  ! Et ça se saurait si les gros labos faisaient de l’humanitaire : si la recherche contre le paludisme reste très insuffisante, c’est parce que ça touche des pays où les gens ne sont pas solvables.

En réalité, les gros labos modulent le prix de leurs médicaments uniquement pour maximiser leurs bénéfices. Avec un milliard d’euros de bénéfice, le marché de l’hépatite C se porte bien. Si on réfléchit en matière de santé publique, c’est insoutenable. C’est encore plus scandaleux dans le cas des anticancéraux, qui sont vendus jusqu’à 100 000 €  pour certains ! Allons-nous aussi rationner les soins apportés aux quelques 400 000 nouveaux cas de cancer qui se déclarent chaque année  ? Une telle logique ne peut que faire craquer le système de santé.

Que peut-on faire pour lutter contre ces prix exorbitants ?

Médecins du monde réclame l’utilisation d’une mesure déjà à disposition de l’État : le mécanisme de la licence d’office. C’est quand l’État verse des royalties [redevance due au propriétaire d’un brevet, ndlr] à un laboratoire pour repousser l’effet du brevet. Ça permet aux pouvoirs publics de casser le monopole du laboratoire et donc de fabriquer un médicament de manière générique. C’est une arme puissante mais dont l’État n’a pas envie de se saisir alors que des patients sont tou- jours en attente de traitement. On réclame aussi qu’il puisse y avoir des représentants d’usagers et d’associations luttant contre les inégalités de santé dans le comité qui fixe le prix des médicaments. Qui est présent lors de ce comité ? C’est assez obscur, on ne sait pas vraiment comment les discussions se passent, ni s’il y a d’éventuels conflits d’intérêt entre les législateurs et les vendeurs de médicaments. Cette opacité pose un problème car on parle de sommes d’argent colossales et il y a donc forcément un risque de corruption.

Propos recueillis par Jules Panetier

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Mis en ligne le 22 juin 2017