Patriarcat et capitalisme, les deux faces d’une même pièce

Fleurissent aujourd’hui, sur Internet ou à la télévision, les pensées conspirationnistes supposant un complot de la « féminisation de la société » qui s’opérerait « sournoisement ». La perte de « virilité » des hommes deviendrait palpable, dans les rapports domestiques, dans les rapports de séduction, et même dans les rapports de pouvoir. Les femmes finiraient par « s’approprier » des valeurs initialement « masculines », et se « masculiniseraient » finalement, à tel point que tout deviendrait confus. La postmodernité « déconstructionniste », la « théorie des genres », feraient violence à un « bon sens » élémentaire (« un homme et une femme, ce n’est pas la même chose »), et brouilleraient les significations établies. Sur un plan politique et économique, ceci serait la résultante d’un ultra-libéralisme débridé, dissolvant les rapports traditionnels « familiers » garantissant une société plus « stable », plus « harmonieuse », et plus « ordonnée ». Le « libéralisme des mœurs » de la « gauche du capital » et le « libéralisme économique » de la droite capitaliste se tiendraient main dans la main, au profit d’une totalité socio-économique errante, amorale et dépourvue de repères fixes. Tout cela, bien sûr, n’est que foutaises.

La critique d’un capitalisme structurellement patriarcal

Ces pensées confuses et confusionnistes s’appuieront essentiellement sur des faits superficiels, visibles dans une sphère spectaculaire inessentielle, et occulteront délibérément les bases objectives d’une domination patriarcale qui, dans le cadre d’une réalité capitaliste fondée sur l’accumulation de la valeur, ne fait que confirmer toujours plus sa barbarie. Concernant la condition des femmes dans la société capitaliste, Roswitha Scholz (théoricienne de la Wertkritik, un courant de critique de la valeur) évoque le principe d’une dissociation sexiste-patriarcale fondée sur une dissociation-valeur propre au capitalisme. Explications. Initialement, les femmes, dans les sociétés modernes, sont assignées au travail domestique qui s’effectue dans la sphère privée, c’est-à-dire qu’elles effectuent des tâches qui ne sont pas valorisées de façon marchande, qui ne s’insèrent pas dans le processus d’accumulation marchand. Les hommes, quant à eux, effectuent un travail qui est producteur de valeur, ils sont insérés de ce fait dans la totalité sociale et économique par laquelle toute « valeur » émerge (non seulement économique, mais aussi symbolique, politique et culturelle, dans la mesure où la valeur économique implique toutes les autres formes de valorisation sociale, dans un contexte capitaliste). Pourtant le travail domestique féminin, indirectement, permet la reproduction de la force de travail masculine qui produit de la valeur, et reste donc un élément indispensable dans le processus capitaliste d’accumulation de la valeur. Mais cette « participation » à un processus de production de valeur, parce qu’elle reste indirecte et cachée (cantonnée dans l’espace privé), n’est pas « reconnue » en tant que telle. Telle sera donc d’abord la condition des femmes dans la réalité capitaliste : une participation non reconnue à un processus de valorisation qui les exclut dans le même temps où il les rend indispensables.

Sur un plan psychologique, on pourra dès lors penser que la haine sexiste et masculiniste dirigée contre le « féminin », que la tendance à réifier(1) « la » femme, à la soumettre de façon agressive, renvoie à une forme de mauvaise conscience masculine, à un inconscient collectif masculin furieux de se sentir à la fois dépendant et coupable, et qui ne pourrait se manifester que de manière violente, de la même manière que le déni, très souvent, prend des formes violentes – on verra par exemple que « le féminin », chez Nietzsche, grand inspirateur des conspirationnistes sexistes, est le principe de la culpabilisation masculine (culpabilisation insupportable pour ces « mâles virils » !) ; les femmes rappellent aux hommes, en effet, ce fait élémentaire, qu’ils préféreraient oublier : « votre espace public où s’exerce un pouvoir patriarcal dominant ne serait rien sans notre participation, pourtant assignée au mépris et au silence ; vous jouissez d’une volonté de puissance qui repose sur l’intervention nécessaire d’une puissance dépossédée, si bien que nous sommes le rappel constant de votre propre dépossession ».

Salariat et tâches domestiques, la double exploitation des femmes

Cela étant dit, au sein de notre modernité tardive, les choses auraient changé. Les femmes se seraient davantage insérées dans la sphère publique de la valorisation de la valeur, en accédant massivement au salariat, et même parfois à certains postes de gestion économique ou politique du capital. Cette modification, culturellement, et sociétalement, aurait débouché sur la situation que les conspirationnistes sexistes « déplorent » : perte des repères, remise en cause « déconstructionniste » de la différence « naturelle » entre les genres, etc. Seulement, peut-on voir, dans cet accès des femmes à la sphère publique de la valorisation marchande, une façon de s’emparer d’un pouvoir qui remettrait en cause la domination masculine ? Certainement pas, pour plusieurs raisons. D’une part, la sphère de la valorisation est, initialement et historiquement, la sphère de la domination masculine. Si les femmes finissent par accéder à cette sphère, on ne saurait dire qu’elles remettent en cause les fondements de la domination masculine : car, à défaut de créer de nouvelles valeurs, elles ne pourront que « s’approprier » passivement des valeurs prédéterminées par les hommes. Cette appropriation n’est pas vraiment une émancipation, mais plutôt une forme nouvelle de sujétion.

D’autre part, les femmes « insérées » dans la sphère de la valeur ne continuent pas moins de devoir assurer, majoritairement, les tâches domestiques dans la sphère du foyer privé. En ce sens, Roswitha Scholz évoquera le principe d’une « double socialisation » (publique et privée, « reconnue » et ignorée). Ce principe d’une « double socialisation » n’est en rien une forme d’émancipation, mais bien plutôt l’accroissement de la soumission : à l’aliénation du travail producteur de valeur, effectuée sur le lieu de travail, se surajoutent les tâches domestiques épuisantes du foyer. Le déni de reconnaissance s’accroît par ce fait : les femmes, qui devraient se sentir « honorées » d’être insérées dans la sphère masculine de la valeur, d’être enfin « reconnues » socialement, sont en fait inscrites dans une activité astreignante dédoublée, dont l’aspect privé n’est jamais thématisé, et dont l’aspect public, de ce fait, est ignoré en tant que facteur d’accroissement de la sujétion.

Enfin, puisque l’accession des femmes à la sphère publique et initialement masculine de la valeur n’est que dérivée et secondaire, une domination masculine au sein de cette sphère doit se perpétuer malgré tout : inégalité des salaires hommes-femmes, majorité d’hommes à des postes « à haute responsabilité », etc. Les femmes restent implicitement assignées au foyer privé, dans la mesure où l’espace public masculin de la valeur, qui les traite comme des travailleuses de « seconde zone », indique qu’elles ne seront jamais complètement « à leur place » dans sa sphère. À l’accroissement de la soumission liée à une simple appropriation « réactive » des valeurs masculines, et à une « double socialisation » doublement astreignante (exploitation au travail, exploitation au foyer), se surajoutent une inégalité économique et sociale au travail, dans la sphère publique de la valeur, et le sentiment d’humiliation, de non-reconnaissance, de réduction, qui va avec.

Pas de critique sérieuse du capitalisme sans critique du patriarcat

Sur ces bases, on pourrait déjà dénoncer une totale imposture des conspirationnistes sexistes (Soral, Zemmour, etc.). Ils prétendent en effet dénoncer « l’ordre libéral » postmoderne, c’est-à-dire, implicitement, quelque « structure capitaliste » confusément appréhendée, en évoquant un principe de « féminisation » de la société, voire de « domination féminine » latente. Mais il est clair, à la lumière du principe de la dissociation-valeur (les femmes sont assignées au travail domestique qui n’est pas valorisé de façon marchande), que le capitalisme est intrinsèquement patriarcal, et qu’il se perpétue comme domination masculine, jusque dans les formes barbares de la « double socialisation » (exploitation au foyer, exploitation au travail). Les sexistes ou les masculinistes aujourd’hui ne sauraient être des anticapitalistes, mais ils défendent bien au contraire une structure capitaliste primitive. Ils ne voient pas que la « double socialisation » qu’ils déplorent inconsciemment (dans ses effets culturels ou sociétaux) ne remet pas en cause la domination masculine, mais qu’elle l’entretient, voire la radicalise au contraire. S’ils étaient vraiment des masculinistes cohérents, d’ailleurs, ils se réjouiraient de l’état actuel des choses : de fait, les femmes, aujourd’hui, sont plus que jamais assujetties, dans l’ordre capitaliste. De fait, il n’y a pas, dans cette réalité, de remise en cause des « genres », mais la réaffirmation constante d’une différence de nature entre « l’homme » et « la femme », au sein d’une division toujours plus fonctionnelle, rationnelle, et barbarisée, des activités productives et reproductives.

Le mouvement libertaire n’a rien à voir avec le libéralisme

Qu’en est-il donc de ce « libéralisme des mœurs » (ou « culturel ») que les masculinistes déplorent ? Il s’agit d’abord d’une confusion entre des mouvements d’émancipations libertaires, réellement anti-capitalistes, car dénonçant les effets pernicieux d’une « double socialisation » fondée sur une soumission-réification accrue des femmes (luttes pour le droit à l’avortement, luttes pour le droit des femmes à disposer de leur propre corps, luttes féministes matérialistes pour une abolition du salariat, luttes contre la chosification publicitaire du corps des femmes, luttes contre le patriarcat capitaliste homophobe et transphobe) et entre des mouvements, inscrits dans la logique libérale, d’intégration des femmes dans la sphère de la valeur. Le mouvement d’émancipation libertaire n’a rien à voir avec le libéralisme : il n’est ni individualiste, ni inscrit dans une logique marchande, mais est initialement collectif, et critique de la société patriarcale-marchande.

À l’inverse, le mouvement d’intégration libérale n’a rien d’émancipateur pour les femmes, et ne correspond en rien à des formes de « féminisation » de la société : il perpétue, au contraire, une logique de domination masculine, liée à la « double socialisation » déjà évoquée (exploitation au foyer, exploitation au travail). La confusion entre ces deux mouvements crée un mélange assez étrange : un pseudo-anticapitalisme, fondé en réalité sur un désir inconscient de maintenir un capitalisme « éternel », et sur l’incapacité à voir que la domination masculine, à travers l’échec des premières formes de mouvements libertaires, est aujourd’hui plus que jamais florissante.

Les idéologues sexistes sont des négationnistes

Que faire donc finalement des fondements « empiriques »(2) exposés par les conspirationnistes sexistes, lorsqu’ils veulent justifier leur délire d’un complot de la « féminisation de la société » ? Les hommes feraient de plus en plus le ménage, ils deviendraient « efféminés », moins autoritaires, moins fermes, moins « virils », là où les femmes auraient tendance à « émasculer » les hommes, à imposer leurs normes d’égalité de façon dictatoriale, au point que ces normes deviennent de nouveaux principes de domination (féminine), etc. Sur un plan social, d’abord, ces descriptions nauséeuses feront l’impasse sur des phénomènes de domination masculine massifs et concrets, quoique dissimulés le plus souvent : violences domestiques massivement masculines, travail domestique massivement féminin, viols massivement masculins, harcèlements de rue massivement masculins, assignations sociales réductrices, etc. Mais ils vous répondront que ces données élémentaires ne sont qu’ « idéologiques », non existantes ; bref, ils sont négationnistes. Ils réduisent l’existant à ce qui serait rendu visible massivement et spectaculairement, reconnaissant malgré eux qu’ils sont totalement insérés dans le mensonge du spectaculaire, et qu’ils sont déconnectés des réalités sociales concrètes.

Le féminisme n’est pas la réappropriation des valeurs dites « masculines » par les femmes

S’en tenant donc à des phénomènes superficiels et médiatiques, ils déploieront une rhétorique pénible et fragile. Comment leur répondre ? D’abord, concernant cette idée d’une prétendue « virilité » intrinsèque des hommes qui serait menacée, on peut constater que cette menace n’est qu’apparente : la société capitaliste privilégie explicitement, d’un point de vue économique et politique, les individus masculins. Qu’ils soient « moins autoritaires », en superficie, ne change rien au statut privilégié que leur confère leur genre, et donc ne remet pas en cause une forme d’autorité objective dont ils bénéficieraient. Matériellement parlant, les hommes n’ont rien perdu de leur « virilité », assignés par leur statut supérieur dans l’ordre de la valeur marchande. D’autre part, la figure fantasmée de la femme « dominatrice » et « castratrice », placée parfois à des hauts niveaux hiérarchiques dans l’ordre de la valeur (ministre, patronne du CAC40…), ne saurait en rien, matériellement, être assimilée à l’exercice de quelque « domination féminine ».

Le fait que certaines femmes se réapproprient des valeurs dites « intrinsèquement masculines » (mais qui sont en réalité des valeurs construites historiquement par les dominants patriarcaux) ne semble pas traduire un projet de domination « féminine », mais plutôt une soumission à un ordre initialement masculin, qui se voit dès lors confirmé dans ses structures.

Le refus du partage égalitaire des tâches comme défense d’un capitalisme « éternel »

Concernant le partage plus égalitaire des tâches domestiques, dont le progrès est déploré implicitement, voire explicitement, par les conspirationnistes sexistes, il faut tout simplement noter qu’un tel partage, qui est de toute façon souhaitable pour toute société qui ne se voudrait pas barbare (c’est-à-dire qui ne voudrait pas fonder la division des activités productives sur des rapports dits « biologiques » ou « naturels »), relève davantage d’une logique d’émancipation, au moins relative, qui ne confirme en rien l’ordre « libéral », mais qui vient contrecarrer au contraire les effets désastreux de la « double socialisation » (exploitation au foyer, exploitation au travail), qui sont des effets liés à l’économie capitaliste. En ce sens, celui qui déplore ce partage plus égalitaire des tâches défendra un « capitalisme éternel », et s’opposera à tout ce qui peut venir contrecarrer la logique barbare de ce « capitalisme éternel ».

Un masculinisme doublé d’un conspirationnisme anti-gay

Cette « nébuleuse » masculiniste très visible aujourd’hui (Soral, Zemmour, Cousin, de Benoist, Charles Robin, etc.), développe également un conspirationnisme anti-gay. Ces tristes individus se réfèrent ici, implicitement, à une conception instrumentalisée de la « morale judéo-chrétienne », là où ils auraient tendance à la « dénoncer » confusément par ailleurs. Ils posent, autrement dit, un essentialisme clivant et impensé. Une « nature » de « l’Homme » consisterait à avoir des rapports sexuels ayant une finalité biologique précise : la reproduction pour la préservation de l’espèce. C’est oublier que toute sexualité, dans une culture humaine donnée, est aussi une fin en soi, un jeu de l’amour et de la séduction, que l’on soit homosexuel, hétérosexuel ou bisexuel. Ces individus, qui ramènent « l’Homme », réifié, à des propriétés essentielles dites inaliénables, ne font au fond pas la différence entre l’humain, qui, a priori, jouit pour jouir, et le vivant non-humain, qui ne développe généralement pas un art érotique, et dont les copulations ont le plus souvent des visées biologiques (survie de l’espèce). Il s’agit là d’un judéo-christianisme paradoxal, qui finit par nier la spécificité de l’humain (là où tout judéo-chrétien aime pourtant à rappeler que « Dieu » distingue cette créature parmi toutes les autres).

Nous jouissons tous pour jouir, nous sommes tous homos

L’essentialiste paranoïaque homophobe voit dans l’homosexuel, avec un agacement non conscient, celui qui humanise l’humain, celui qui affirme la sexualité comme fin en soi, celui par lequel tout hétérosexuel doit reconnaître que sa propre sexualité, son propre mariage, ne sont pas seulement soumis à un ordre biologique strict. Autrement dit, Soral et Zemmour, ou tout autre clown médiatique masculiniste, voient en l’existence homosexuelle surgirent leurs propres contradictions : l’existence homosexuelle est la démonstration de ce que le judéo-christianisme affirme ontologiquement(3) (une spécificité de l’humain en général), et simultanément de l’absurdité des mœurs judéo-chrétiennes réactionnaires et confuses, de l’idée d’une « famille » en soi judéo-chrétienne. L’homosexuel, que chacun est, de façon vécue ou latente, renvoie à la souffrance de porter une spécificité universelle de l’humain (la sexualité comme fin en soi) et de se confronter à la fois à un ordre moral défendant cette spécificité universelle, mais telle qu’elle serait l’apanage de ceux qui s’en éloignent le plus (les « vertueux » « chrétiens » qui réduisent le sexe à une finalité biologique). Le système productif fonctionnel, soucieux de la « reproduction de la force de travail », contrôle les sexualités pour cette raison même, et condamne tout érotisme qu’il définirait comme « stérile », non « productif » et non « viable ». Ce système productiviste barbare, lorsqu’il choisit de se développer de façon massivement meurtrière, n’hésita pas, de façon « logique », à exterminer physiquement les personnes assignées à leur « homosexualité ». Dans un monde où l’on assassine et met en camp des personnes homo, bi et transexuelles (Tchétchénie, Iran, et partout ailleurs) ; où, en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son mari, les idéologies patriarcales et homophobes sont proprement criminelles.

Texte de Benoit (retrouvez plus d’articles de cet auteur sur son blog), dessins de Tati Richie

Notes :

(1) Réification : en philosophie, processus par lequel on transforme quelque chose de mouvant, de dynamique en être fixe, statique.
(2) Empirique : Qui s’attache exclusivement à l’observation et au classement des données sans l’intervention d’un système ou d’une théorie a priori.
(3) L’ontologie dans son sens le plus général s’interroge sur la signification du mot « être ».

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Mis en ligne le 03 janvier 2018