Rencontre avec Soviet Suprem

SOVIET-SUPREM-©Jean-Luc-Bertini
Le Poing, n°20 – Rencontre avec Soviet Suprem, vivante incarnation du diktat musical bolchévique dans l’hypothèse folle mais kitchement délicieuse où l’URSS aurait gagné la Guerre froide. Fondée par Toma de La Caravane Passe et R.Wan de Java, l’équipe est composée de Sylvester Staline (R.Wan), John Lénine (Toma), DJ Croute Chef (Niko le K.) et Cyrilik au saxo. Mention spéciale au bodyguard personnel Pan Pan Kalashnikov. Leur objectif : la Révolution du Dancefloor, tout simplement. Et ça marche du feu de Dieu. Sans plus attendre, discussion sans chichis avec les NTM de la musique de l’Est.

Le Poing : Priviet* ! On se demandait comment le concept avait émergé. À l’origine, vous venez de Java et La Caravane Passe ?

Toma : Exactement. R.Wan est le chanteur de Java, et moi je suis chanteur de La Caravane passe. On avait l’habitude de faire des featurings, de bosser sur les projets de l’autre, depuis 7-8 ans, quelque chose comme ça. De mon côté, je faisais des programmations plus électros dans les Balkans, plutôt du clubbing. En plus de La Caravane Passe, je faisais quelques dates juste en MC avec DJ Tagada derrière. Un jour il m’a dit « Tu veux pas inviter ton pote R.Wan ? ». Et ce dernier est venu faire un featuring à une soirée. Et autant il connaissait la Caravane par cœur, mais les instruments programmés, il connaissait pas. Avant Java, il avait appréhendé les sound systems, ça lui a tout de suite parlé. Il a trouvé le projet mortel, cette idée de truc animal, il a été à fond et il m’a dit « faisons-le sérieusement. ».

Comment ça vous est venu cette idée de vous projeter sur une influence musicale venue de l’Est ?

Toma : Hé ben à partir du moment où on a monté ce projet avec ce côté électro, on a voulu travailler qu’avec un dj, DJ Croute Chef, et on s’est dit qu’on allait devenir les nouveaux NTM du son de l’Est (rires). Puis finalement petit à petit en essayant, on s’est rendus compte qu’il nous manquait un instru, d’où la présence de XX au sax. Avec La Caravane Passe on utilisait déjà beaucoup d’images de la bohème, la tziganie, on connaissait un petit peu toute la culture européenne à travers cet univers. Avec R.Wan on a eu cette idée de dire que tous les pays de l’Est, ce sont aussi des anciennes républiques populaires de l’Union Soviétique. À partir de là on a trouvé le thème du soviétisme, le délire des délégués, des petits chefs, etc.

Avec Sylvester Staline et John Lenine, vous n’y avez pas été à moitié sur la caricature soviétique !

Toma : Tout notre projet, toute la démarche, c’est une espèce de mise en abime de l’industrie de la musique. Parce que l’industrie de la musique, en France et ailleurs, c’est un gros système hyper capitaliste (hochements de tête vigoureux de l’assemblée), et aujourd’hui on a quand même des chanteurs de hip pop avec des chaînes en or qui te disent « J’m’en fous j’suis la star du système capitaliste, je roule en rolls et j’me fais de la thune etc ». C’est vraiment un esprit de fond de petit dictateur ; j’suis une star du rock, une star de hip-pop, ils disent aux gens de mettre les bras en l’air, tout le monde met les mains en l’air etc. Nous en gros on s’est dit « qu’est-ce qu’il se passerait si l’URSS avait gagné la guerre froide ? » (rires). Donc on fait la même industrie mais de l’autre côté, avec deux généraux à la tête du système, Sylvester Staline et John Lénine. On se défonce à fond, et on se comporte en dictateurs, en ordonnant aux gens de faire telle ou telle chose et d’obéir…

Vous avez eu des emmerdes en France ? Des gens qui prennent ça au premier degré, des maires un peu fachos ?

Toma : Pas trop au niveau des mairies, mais c’est vrai qu’on se prend des réflexions. Par exemple hier au marché on flyait, et on nous a dit « ah non c’est bon les Soviétiques on les a combattu », des réactions un peu primaires quoi. Ou encore, la semaine dernière y’a une fille qui est venue nous voir après le concert pour nous dire « vous vous rendez compte que vous chantez Au goulag ! comme ça, c’est comme si vous riiez des camps de concentration, c’est comme si vous preniez Hitler et vous en faisiez un spectacle ». Il y a quand même un gros amalgame.

Et du point de vue de la prod, vous avez monté un label pour vos disques et vos programmations ?

Toma : Non, nous on est chez Wagram (Chapter Two Records, ndlr). C’est un label indépendant mais assez gros. C’est quelqu’un avec qui on travaille depuis longtemps, R.Wan avec ses projets, et nous avec La Caravane Passe. Ça nous permet quand même d’avoir des gens investis qui peuvent financer le projet.

Et au niveau de la création et des pistes, ça se passe comment ?

R.Wan : Les morceaux sont essentiellement composés par Toma, et ensuite il y a forcément un travail en groupe pour voir comment le rendre mieux en live. On travaille beaucoup sur les bandes, et avant de monter le spectacle on fait pas mal d’essais avec l’ingé-son. Puis en fonction des concerts on fait des corrections. Là ça commence à être rôdé, mais il peut encore y avoir des modifications. L’objectif c’est le live. Y’a un disque et tout ça, mais nous on veut vraiment livrer une perf live. Le live c’est une dimension essentielle dans l’identité des Soviet. On possède une dimension théâtrale très importante, presque burlesque. Du coup il y a un travail de son au fur et à mesure, mais là ça bouge plus trop.

Il y a beaucoup de références politiques concrètes dans vos textes, c’est quoi le but ? De convaincre le public ?

Toma : Y’a quelque chose dont on a horreur avec R.Wan ce sont les discours moralisateurs. Les groupes qui disent « faites pas ci, faites pas ça » « ça c’est bien ça c’est mal », « votez ceci votez cela », et paradoxalement avec un truc comme Soviet Suprem, on est finalement assez désengagés. On n’est qu’une image d’un truc très politique, c’est-à-dire qu’on recherche plutôt à électrocuter l’auditeur, par de la grosse provoc, un bon coup de pied dans la fourmilière. C’est une démonstration du système capitaliste de la musique, plutôt qu’une leçon. Mais effectivement il y a un truc plus direct, et plus gênant. Mais c’était aussi l’idée. Avec R.Wan on ne veut pas faire ce que font d’autres groupes.

DJ Croute Chef : Grave !

Et sinon, vous êtes vraiment anti-impérialistes ?

R.Wan : Qu’est-ce que t’entends par là ?

Je veux dire contre l’hégémonie d’une culture qui tend à s’imposer partout ?

R.Wan : Quand tu fais un projet de ce genre, c’est sûr que t’as le mode de vie qui va avec. Pas de patron, on est plutôt noirs que rouges, oui, on est des libertaires. Après l’anarchie politique ça n’existe pas. En ce qui me concerne, j’ai grandi dans la politique, avec des parents qui s’y intéressaient énormément, je lis beaucoup les journaux. J’étais vraiment intéressé, j’avais même pensé à faire de la politique ! En choisissant de faire de la musique, c’était justement échapper à ce jeu. Travailler dans le monde du spectacle c’est l’une des dernières façons d’esquiver les règles, le système. La musique c’est l’une des dernières aventures humaines, surtout au XXIe siècle. Il y a quelque chose d’éternel, après tout il y a toujours eu des zikos…

Ça ressemble à une grosse désillusion ce discours, non ?

R.Wan : Pas du tout, je pense au contraire que la musique permet de garder ses illusions, un truc très enfantin, contrairement à la politique, qui se situe clairement du côté du calcul et du cynisme. La musique c’est un bon moyen de préserver l’imaginaire.

Pourtant dans l’industrie de la musique et l’industrie de l’art en général, c’est quand même jalonné de certains enjeux de pouvoir particuliers. Et vous, vous avez choisi une certaine indépendance, et donc vous êtes finalement en rupture avec l’idéologie dominante, non ?

R.Wan : Oui, mais c’est une histoire d’équilibre, comme toujours. Arriver à vivre comme Toma, comme on le fait depuis 15 ans, c’est-à-dire vivre de la musique en étant dans cette industrie – puis qu’après tout on vend des disques – mais en échappant quand même au show-business, à la télé, en vivant par la scène, comme une entité autonome, c’est un engagement de tous les jours, c’est déjà une lutte.
La question de l’engagement politique, elle se pose même pas pour nous, parce qu’elle a jamais été dégagée. C’est un engagement d’une vie, tout est dans la façon dont tu le gères, tout est une action politique. Moi, j’ai 40 ans, je fais partie de cette génération des fils de baby-boomers, c’est-à-dire des gens qui ont fait ou connu Mai 68. Ceux qui ont cru à la Révolution, et qui en fait ont vécu une petite révolutionnette quoi. D’où est issue ce qu’on appelle maintenant la gauche caviar, les années Mitterrand…
Mais nous, on appartient vraiment à la première génération qui a été complètement désillusionnée de la politique. Et c’est marrant parce que chez vous, les jeunes, il y a une espèce de retour, des jeunes, des gens d’extrême-gauche mais pas que, qui accèdent à des hauts postes comme en Espagne ou en Grèce. La maire de Barcelone elle a 35 ans. Là on sent un nouveau truc où les gens se ré-intéressent, mais entre temps il y a eu un grand vide.
Notre génération a été complètement dégoûtée de la politique, parce que dans la génération de nos parents, il y a eu ceux qui ont vendu leurs rêves. Les pires des vendus. Avec des grands discours, ils ont pris le pouvoir et ils ont dégueulassé ça.

Tu penses que ça a contribué à un renouveau artistique ?

R.Wan : Sortir de ça, c’était faire autre chose, un choix de vie. Rester dans ce monde d’enfant, de rêve. Fuir l’entreprise.

Et Poutine en guest sur un clip c’est possible ?

Toma : C’est fait (rires). Poutine c’est plus que notre guest, c’est notre directeur de communication.

Eva, Virgine et Sandra

* « Salut » en russe

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Mis en ligne le 22 novembre 2015