Tchad : les forces de sécurité qui répriment les manifestants ont été formées par la France

Crédit photo : Classe internationale

 

Le Tchad, surnommé le « porte-avions » de l’armée française en Afrique, est dirigé depuis 1990 par Idriss Deby, dictateur arrivé et maintenu au pouvoir par plusieurs interventions directes et indirectes de la France. L’armée tchadienne est aujourd’hui la principale alliée de l’opération Barkhane, qui permet à l’armée française de quadriller plusieurs pays du Sahel. Les forces de sécurité tchadiennes ont été formées par la France, et elles répriment aujourd’hui férocement les grévistes et les manifestants tchadiens qui luttent pour défendre leurs droits. Pour comprendre les intérêts de l’engagement militaire français au Tchad, une membre de l’association Survie, en lutte contre la Françafrique, a été invitée à prendre la parole le 27 février 2018 dans les locaux de l’union départementale héraultaise de la CGT. Le Poing vous retranscrit son discours.

Le Tchad, une (ancienne) colonie française

Le Tchad a été considéré comme un protectorat français en 1900 et a été érigé en colonie en 1920. La domination coloniale s’est fondamentalement exercée par la force et aujourd’hui, c’est encore l’aspect militaire qui prédomine dans les relations franco-tchadiennes. Le pays est devenu indépendant en 1960 mais jusqu’en 1965, les régions du nord Borkou-Ennedi-Tibesti étaient encore administrées par des militaires français. Depuis l’indépendance, les différents gouvernements français ont soutenu tous les chefs d’État tchadiens. Le Tchad est le pays d’Afrique dans lequel il y a eu le plus d’interventions de l’armée française et contrairement à ce que l’on pourrait penser, la France n’intervient pas pour des intérêts économiques, mais pour des intérêts géostratégiques globaux, sans tenir compte de la situation interne du pays.

L’État français est prêt à tout pour défendre ses intérêts géostratégiques

L’État français a soutenu Hissène Habré, au pouvoir de 1982 à 1990, en lui fournissant des armes et en formant ses services de renseignements et ses commandants. Une commission d’enquête tchadienne estime pourtant le bilan de la répression sous son règne à quelque 40 000 morts, et il  a d’ailleurs été condamné à la prison à perpétuité en 2016. La France est intervenue deux fois sous le régime de Habré, en 1983 et en 1986, avec comme objectif principal de lutter contre l’influence communiste en Afrique, dans le cadre de la guerre froide. Avec 3 500 hommes mobilisés, l’opération Manta de 1983 a été la plus grosse intervention extérieure française en Afrique depuis la guerre d’Algérie. Le but de cette opération était de contrecarrer l’influence de la Libye, proche de l’Union soviétique, dans le nord du Tchad. En 1986, ce sont 1 000 hommes qui sont mobilisés pour l’opération Epervier, avec toujours pour but de lutter contre l’influence libyenne, même si l’objectif officiel qui a été présenté par l’État français était la protection des 1500 ressortissants français présents au Tchad. Durant le conflit, les Etats-Unis ont fourni de l’aide au Tchad et Habré s’est alors détourné de la France pour tisser des relations plus étroites avec les nord-américains. En réaction, les services de renseignements français ont soutenu la rébellion d’un ancien conseiller de Habré, Idriss Déby Itni, qui s’est emparé du pouvoir en 1990.

L’armée française est-elle responsable de la disparition d’Ibni Oumar Mahamet Saleh ?

L’opération Epervier a continué sous le régime de Déby et n’a pris fin qu’en 2014 ; elle aura donc duré 28 ans. Cette longévité peut s’expliquer par des enjeux géostratégiques mais aussi par des intérêts internes à l’armée française, qui s’est professionnalisée dans les années 1990 et qui avait donc besoin de nouvelles bases pour s’entrainer. À la différence d’autres pays comme le Djibouti, le Tchad n’a pas réclamé de contreparties financières aux Français pour leur présence militaire. En 2006, dans le cadre de l’opération Epervier, les militaires français ont procédé à des tirs de semonce contre des troupes rebelles qui menaçaient d’entrer dans N’Djaména, la capitale tchadienne. En 2008, les troupes rebelles sont entrées dans N’Djamena et l’armée française a aidé Deby en lui fournissant des munitions, du renseignement, et en contrôlant l’aéroport. Le gouvernement français a justifié cette opération par la nécessité d’extrader les ressortissants français mais il s’agissait aussi de protéger les munitions et les hélicoptères de combat qui se trouvaient dans l’aéroport. C’est dans ce contexte que l’opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh a été arrêté le 3 février 2008 par des militaires tchadiens, avant de disparaître. Il est très probable que l’État français sache quelque chose à propos de cette disparition, mais l’enquête ouverte au Tchad a été classée et celle ouverte par la cour de justice de Paris piétine.

12 millions par an de soutien à l’armée tchadienne

En 2014, un députe français a déposé un rapport sur l’évolution du dispositif militaire en Afrique et le suivi des opérations militaires en cours qui précise que « le but de la coopération militaire [avec le Tchad] est d’accompagner la montée en puissance de l’armée tchadienne en diffusant la doctrine française de façon à tisser des liens entre les deux armées ». Avec 30 000 hommes, l’armée tchadienne est l’une des plus puissantes de la région. Cet essor est notamment dû à l’argent du pétrole, qui n’est pourtant pas utilisé pour financer les secteurs sociaux. L’armée tchadienne est réputée pour ses exactions, au Tchad mais aussi en Centrafrique, au Mali et au Nigéria. Au moment où ce rapport a été rédigé, en 2014, l’État français dépensait 12 millions d’euros par an pour former l’armée tchadienne, auxquels s’ajoutent 53 millions d’euros de dons et d’aides diverses fournis dans le cadre de l’opération Epervier. En comparaison, le budget de l’agence française de développement (AFD) pour le Tchad était de 33 millions, dont 12 millions sous forme de prêts.

Les CRS partagent « sans retenue » leur savoir-faire aux policiers tchadiens

Des coopérants français ont même été intégrés à l’armée tchadienne, sous l’uniforme tchadien, et certains sont présents aux côtés des ministres et des chefs militaires. On dénombrait environ 200 coopérants dans les années 1990, contre « seulement» 14 aujourd’hui, qui travaillent essentiellement sur des missions de pilotage, de restructuration, d’appui au commandement, de renseignement, de logistique, d’enseignement militaire et de reconversion. Officiellement, l’armée française ne commande pas et ne participe pas aux combats. Par ailleurs, il existe aussi des détachements d’instruction opérationnels qui s’adressent indistinctement aux policiers, aux gendarmes, aux soldats et aux pompiers. Enfin, depuis l’engagement du Tchad dans la lutte contre le terrorisme, un nouveau dispositif a été mis en place : l’ALAT, l’Aide à la Lutte Antiterroriste au Tchad, qui est financé par le fond de solidarité prioritaire, géré par l’ambassade de France, et qui est normalement dédié à la gouvernance, la démocratie, la culture, la langue française, l’enseignement supérieur et la recherche. En octobre 2017, 100 policiers tchadiens ont été formés par des CRS à la gestion de foule. Le site de l’ambassade de la France à N’Djamena précise que les formateurs CRS ont partagé « sans retenue leurs connaissances et leurs techniques » lors de cette réunion.

Aventurisme militaire

En 2014, l’opération Epervier a pris fin et s’est transformée en opération Barkhane, qui couvre l’ensemble du Sahel. Cette opération est transfrontalière, l’armée française a donc le champ libre dans tout le Sahel. Son centre de commandement est à N’Djamena, ce qui est une manière pour la France de remercier Déby pour ses bons et loyaux services. Déby exploite ces opérations militaires pour s’offrir une rente diplomatique qui lui permet de ne pas attirer l’attention sur ses pratiques internes. Le Tchad s’est engagé au Mali en 2013 ; en Centrafrique en 2013 ; et contre Boko Haram (mouvement insurrectionnel salafiste) en 2015, alors qu’on soupçonne Déby d’avoir eu des liens étroits avec des chefs de Boko Haram à propos du contrôle des zones pétrolifères autour du lac Tchad et qu’il n’y a eu aucun attentat de Boko Haram au Tchad avant l’intervention de l’armée tchadienne. Le Tchad fait également partie du G5 Sahel, une nouvelle force militaire créée en 2014 rassemblant la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Cette organisation militaire promue par la France a pour objectif de compléter l’engagement français sur la zone sahélienne.

Soutien diplomatique

Les échanges diplomatiques qui accompagnent ces engagements militaires sont très nombreux. Pendant la période électorale de 2016, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, est allé à N’Djamena pour réaffirmer le rôle du Tchad dans la lutte contre le terrorisme alors qu’au même moment, 60 militaires tchadiens ont disparu car ils ont « mal voté » et une conférence de presse de l’opposition n’a pas pu se tenir car elle allait présenter des résultats différents de ceux annoncés par Déby. Le Drian a aussi assisté à l’investiture de Déby en août 2016 qui a été extrêmement coûteuse et indécente, dans un pays où des gens meurent de faim. Les échanges diplomatiques franco-tchadiens ont été très réguliers sous le mandat de François Hollande et c’est toujours le cas avec Emmanuel Macron puisqu’il a déjà rencontré trois fois Déby et que le président du Sénat, Gérard Larcher, est parti en visite officielle au Tchad le 27 février 2018. Macron a négocié avec Déby pour qu’il « lutte » contre l’immigration.

Pressions du FMI

Les dettes du Tchad constituent aussi un aspect important des relations diplomatiques du Tchad. Le FMI (Fonds Monétaire International) a prêté de l’argent au gouvernement tchadien à la condition qu’il fasse voter des mesures d’austérité. [Ce sont d’ailleurs ces politiques d’austérité qui sont à l’origine de la grève actuelle de la fonction publique et des marches d’opposition, qui ont été fortement réprimées.] En septembre 2017, le gouvernement tchadien a convoqué dans un hôtel de luxe parisien une conférence des donateurs qui avait pour but de financer le plan national de développement. Edouard Philippe, premier ministre de Macron, a alors déclaré que « quand un ami est dans le besoin, on l’aide ». Cette conférence a réuni des promesses financières d’Etats européens, de l’Arabie Saoudite et de groupes privés, notamment sous le biais de partenariats public-privé. À la suite de cette conférence, Michel Roussaint, président du Medef International, a publié une tribune dans les Echos qui a relayé le discours de l’État français selon lequel le Tchad ferait face à une situation exceptionnelle qui lui serait tombée dessus, un peu à la manière d’une catastrophe naturelle, sans que les responsabilités politiques ne soient pointées du doigts. Dans cette tribune, Roussaint souligne aussi l’engagement du Tchad contre la malnutrition alors que c’est un problème qui touche de plus en plus la population tchadienne et les nombreux réfugiés qui viennent du Soudan, de Centrafrique et du Nigéria. L’ONG Ania a d’ailleurs déclaré qu’elle avait eu du mal à convaincre le gouvernement tchadien d’ouvrir un centre de lutte contre la malnutrition à N’Djamena.

À l’heure où les Tchadiens se révoltent, il ne faut cesser de rappeler que l’État français se moque éperdument du peuple tchadien et qu’il n’agit que pour garantir ses intérêts géostratégiques. Jusqu’à quand allons-nous tolérer que la France se considère comme le gendarme de l’Afrique ?

Propos d’une membre de l’association Survie, retranscrits par Jules Panetier

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Mis en ligne le 01 mars 2018