T’es livreur et t’es pas mort !

livreur-de-pizza

Le Poing, n°20 – On m’envoya loin au sud de la ville dans un des ces quartiers où certaines impasses étaient encore aux mains des gitans et de leurs carabines et où au dessus desquelles une immuable nuée de chnouf voletait. Je m’élançais alors dans la nuit sans me poser de questions et me faufilais entre les voitures avec une facilité déconcertante en jouant du bassin tel un danseur de rumba, je m’enfonçais dans la circulation. Je pris mon virage le plus serré possible, mon top-case raclait le bitume, ma béquille latérale crachait une pluie d’étincelles derrière moi. Cela devait être superbe à voir.

Montre-moi comment tu roules et je te dirai qui tu es !

Ma conduite devait sûrement me refléter un peu car, souple et réfléchi, je m’appliquais à exécuter de belles courbes courtes pour la beauté de la chose. Pour susciter chez le badaud qui me voyait passer ce même émerveillement qu’il éprouva devant sa télévision lorsqu’un athlète à Sotchi réalisait une impressionnante figure. Tout était dans la pratique. Avec trente-cinq heures par semaine et cinquante-et-une semaines par an, j’en avais avalé de l’asphalte, j’en avais livré des connards. Dès lors que l’on savait ce que « se vautrer » signifiait, nous pouvions pousser nos limites jusqu’à ses plus extrêmes retranchements car si cette première chute ne nous avait pas tué, la prochaine ne ferait sûrement pas mieux. On m’avait tout fait ! ‘Gaffe à Martine qui du haut de son Qashqai+2 sort à toute vitesse de son garage en marche arrière sans rien regarder ! Garde un œil sur Patrice qui met son clignotant à droite et tournera à gauche juste au moment où tu le dépasseras ! Gare à Denis qui pilera sans raison et à Jessica qui textotera tout en se rabattant sur toi ! Tous manquèrent de peu de m’envoyer tailler la bavette avec Saint Pierre. Cette ville était une foutue cour des miracles. Étais-je si fantomatique que ça ?

Vigilance est mère de Reste entier pour cette fois-ci !

Je me souviendrai toujours de ce chinois qui m’avait grillé la priorité et m’avait fait valdinguer en plusieurs roulés-boulés sur la terrasse de mon café préféré. Depuis ce jour je privilégiais un casque intégral sur un Jet. Certes à l’époque j’étais le petit nouveau qui n’avait jamais conduit de sa vie et qui voulut dompter la bête, mais je n’y réussi qu’après quelques semaines et de belles gamelles. J’adorais la vitesse et j’adorais sentir l’engin trembler sous le sur-régime du moteur. J’avais besoin de ces frayeurs qui me glaçaient le sang, celles qui me faisaient me sentir vivant. Toujours à quelques centimètres de l’impact, à deux doigts de me foutre en l’air pour une pizza. Je filais dans la nuit de ma ville, je branlais la poignée des gaz, doigtais les freins avec délicatesse, je faisais littéralement l’amour à ma machine. Je la couchais dans les virages.

À chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

Je passais le pont de la gare. La circulation devint moins dense, je croisais un collègue à qui je souris. D’ordinaire je lui aurais offert mon majeur en l’air mais ce soir là, il y eu ce je-ne-sais-quoi qui me rendit plus amical que les autres jours. Je me contentais alors de lui faire mon plus beau sourire car le pourboire que je reçu avait rempli mon petit cœur sec d’un liquide chaud et sucré. Le billet que ce vieux me donna ne fût pas comme celui que je trouvais au fond de mon sac, doux, mais d’un bleu palot, d’un montant de cinq euros qui me paierait mon kebab bien gras. Qui imaginerait qu’un type pouvait avoir autant d’impact sur le quotidien de ces petites mains ? Qu’il permettait au fumeur de pétard de passer du taga à de la bonne herbe de tonton, au pingre de thésauriser, à l’alcoolo de s’offrir sa mousse d’après travail et à cette jeunesse dorée de se dilater les pupilles une nuit de plus.

À chaque destination ses cent trajets ! Tout dépendait de mon humeur, du jour de la semaine, de la playlist que je m’étais mis dans les oreilles avant de partir ; pourtant à chaque fois, c’était aussi fluide que papa dans maman après trente ans. Je connaissais chaque recoin de cette foutue ville, je pouvais la traverser les yeux fermés, même sans les mains, elle m’appartenait de midi à minuit, j’en avais pénétré ses plus belles demeures, foulé ses ruelles les plus sales et rencontré chacune de ses classes sociales. J’en étais le liant. J’étais de ceux que l’on dénigrait mais de ceux sans qui tout s’écroulerait. La pluie commença à tomber puis s’intensifia. Je n’étais pas loin de chez A., je m’y arrêtai pour la faire grimper au rideau. Je pris mon temps. Je baisais aussi bien que je conduisais, elle me remercia et m’offrit une cigarette. On regarda un peu de sa scripted-reality préférée avant que je ne renfonce mon casque ; j’avais l’allure d’un braqueur de bar-tabac, elle me ramena dans son lit.

Lorsque je roulais dans mes rues, je m’identifiais à ces 1% qui avaient terrorisés les États-Unis d’Amérique pendant un moment, en plus propre mais pas moins barbu. Je n’en avais ni la crampe ni la carrure mais j’en avais levé du coude. J’étais un de ces irréductibles connards qui se réappropriait le code de la route, pensant que mon job me projetait sur un piédestal indétrônable, qui faisait de mon comportement une conduite excusable.

Je baratinais les flics qui m’arrêtaient d’un monologue poncif, « c’est mon premier jour, je suis perdu mon patron tyrannique me demande de faire plus vite encore » et voilà quatre vingt dix balles que je ne leur donnerai pas. Jamel disait dans H : « il n’en demeure pas moins vrai […] que les feux rouges ça fait comme des petites lucioles quand ça passe » Pour ma part c’est que je n’aimais pas poser le pied à terre.

Les phares d’en face m’éblouirent carrément. La lumière crue s’étalait sur ma fovéa alors que la pluie fouettait mon visage. Les gouttes furent si grosses qu’elles cognaient fort mon torse sous la vitesse à laquelle je roulais – Cévenoles de mes deux ! Je plissai les paupières à la limite du possible, réduit à devoir faire confiance à mon instinct. Avec le temps mes sens s’étaient affûtés, ma réactivité s’était décuplée, je voyais de plus en plus loin, j’entendais tout, mes angles morts étaient aussi vivants qu’une peinture de Delacroix. Je taillai la route toujours vers le Sud et j’évitai ce chat en plein milieu d’un virage. Le sol était glissant et il y eu ce rond point, cette voie d’insertion et ce camion pour ma dernière livraison.

Deux mois plus tard

Cet endroit est aseptisé, tout le monde s’y lave les mains sans cesse, il y fait ni trop humide ni trop sec mais il y fait froid. Je souffre le martyr. Un seul soupirail me délivre un peu d’air frais et me donne à entendre les motos qui vrombissent à l’extérieur. On vient me voir, on me gueule dessus. On me demande pourquoi j’ai fait ça, je leur dit que j’en avais marre mais je regrette déjà. La route me manque !

À présent je suis commis de cuisine et j’ai un couteau de vingt-cinq centimètres entre les mains, j’ai le même salaire de misère mais je suis le sous-fifre. Je suis le coupeur de poisson, j’ai un couteau de cinquante-sept centimètres entre les mains et sans moi la boutique ne tourne pas. Sur mes épaules reposent cent-vingt-milles balles de chiffre d’affaire par mois, alors je crache dans la bouffe et j’attends le jour où je me pourrai m’acheter une 1200 cc.

Bob le livreur

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Mis en ligne le 21 novembre 2015