Utopia 003 : 4000 m² de réquisitionnés au coeur de Montpellier pour les sans-abri

luttopia montpellier

Le Poing, n° 27 – Quand t’es pauvre et que tu connais personne pour t’aider, seule la rue s’offre à toi et avec elle son cocktail mortel de folie, de violence et de saleté. Plus de 14 000 logements sont inhabités sur Montpellier et pourtant 80% des appels émis vers le 115, le numéro d’urgence d’hébergement, restent sans réponse. Face à ce constat amer qu’il n’y a rien à attendre des pouvoirs publics, des individus ont créé, en 2014, la coordination Luttopia, dont l’objectif principal est de réquisitionner des lieux pour mettre en sécurité des sans-abri. Après deux premières expériences qui se sont soldés par des expulsions, la coordination occupe depuis l’hiver 2016 les anciennes archives départementales, dans le quartier des Beaux-Arts. Le Poing a rencontré Gwen, engagée au sein de la coordination Luttopia depuis le début. Extraits.

Comment la coordination de Luttopia est née ?

En avril 2014, des copains dans une situation de précarité investissent un bâtiment appartenant à l’ordre des avocats, rue de Lodève pour organiser un lieu d’accueil inconditionnel des personnes à la rue et c’est ainsi qu’Utopia 001 voit le jour. Cinq mois après, on subit une première expulsion, alors on ouvre Utopia 002 dans les locaux de l’ancienne direction départementale des affaires sanitaires et sociales, rue d’Assas. Nouvelle expulsion onze mois plus tard, mais on est têtu alors on ouvre Utopia 003 dans les anciennes archives de l’Hérault, quartier des Beaux-Arts. Dès la première occupation, on reçoit le soutien de la CGT, du parti communiste français puis de la Cimade [association en lien avec les migrants], du réseau éducation sans frontières, de la ligue des droits de l’homme et la liste ne fait que grossir. La coordination nait dans cet esprit d’appel à la convergence des luttes pour être plus efficace dans la satisfaction des besoins fondamentaux de l’Homme. Beaucoup d’organisations se connaissent de noms mais ne travaillent pas ensemble et on se dit que cette coordination Luttopia peut permettre un vrai travail de co-construction. Mais cette coordination ne s’occupe pas de la gouvernance des lieux de vie, qui sont gérés par les habitants des Utopias eux-mêmes.

Que sont devenus les personnes qui se sont faites expulser d’Utopia 001 et 002 ?

Après l’expulsion d’Utopia 001, la majorité des individus ont été pris en charge par le réseau de solidarité militant et des familles dorment toujours à l’hôtel. C’est-à-dire que toi, en tant que petit contribuable, quand tu payes ton impôt et ta TVA, tu as payé l’hôtel à hauteur de 60€ par nuit et par personne depuis 2014 pour environ 21 personnes. Donc les familles ont certes été suivies par les services sociaux mais ça coûte énormément et avec tout cet argent, ces familles auraient déjà largement eu la possibilité d’avoir une petite maison à la campagne.

Pourquoi Luttopia occupe uniquement des bâtiments publics ?

Luttopia réquisitionne uniquement des bâtiments publics pour demander à l’État de faire respecter la loi sur le droit au logement, le droit à l’alimentation, etc. La loi dit clairement que l’accueil d’urgence doit être inconditionnel mais ce n’est pas le cas car certains publics sont rejetés. Il n’y a pas non plus de continuité dans la mise à l’abri puisqu’on accueille les gens trois ou quatre nuits pour ensuite s’entendre dire qu’il faut retourner à la rue. Les institutions locales se permettent de mettre en avant les 14 000 logements vacants dans le parc privé sur Montpellier, mais elles se gardent bien de communiquer sur la vacance publique.

C’est quoi la situation de l’errance et du mal-logement à Montpellier ?

Il y a un an, Luttopia annonce 1 000 personnes en errance sur Montpellier dans un communiqué de presse. Des associations nous reprochent ce chiffre car la médiation de rue en comptait moitié moins. Plus tard, des copains de la Maraude disent qu’ils ne sont pas non plus d’accord avec ce chiffre, car il serait bien en deça de la réalité. Eux comptent plus de 2 000 personnes en situation d’errance, sans compter le public roms et migrants. Et on parle uniquement du sans-abrisme et de la errance ; si on rajoute le mal-logement et tous ceux qui sont hébergés sur des canapés dans des salons, les chiffres deviennent délirants.

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Dans quelle proportion les Utopias ont-ils couverts les besoins de mise à l’abri sur Montpellier et comment les services sociaux travaillent avec vous ?

Sur Utopia 001, le bilan c’est 350 personnes qui y ont dormis entre une et plusieurs nuits, 15 000 nuitées et plusieurs milliers de visiteurs. Dès le deuxième mois de l’occupation d’Utopia 001, on avait couvert jusqu’à au moins trois fois l’équivalent de ce que peut fournir un foyer institutionnel classique pendant un an. C’est donc impossible pour les services sociaux ne faire semblant de ne pas nous voir et nous, on sait que certains travailleurs sociaux, entre deux couloirs, conseillaient à des familles pour qui ils n’avaient aucune solution de logement, d’aller à Utopia 001. Les travailleurs sociaux qui ont agi dans ce sens-là n’ont rien fait d’autres que de se débrouiller pour faire respecter la loi face aux peu de moyens dont ils disposent. C’est pour ça que nous, on parle de véritable « schizophrénie » du travailleur social à Montpellier. Sur Utopia 002, on parle de 300 personnes et de 20 000 nuitées. Cette fois-ci, les relations avec les services sociaux ont été plus distendues, peut-être parce que les habitants ont décidé de totalement autogérer le lieu et qu’on communiquait moins avec l’extérieur.

Est-ce qu’on peut parler de logement décent dans les Utopias ?

Non. On n’a pas la prétention de faire du logement. On occupe des espaces vides pour démontrer qu’un travail de réhabilitation est possible et que la mutualisation des compétences nous renforce. On met des gens en sécurité, on montre aux gens où sont les choses dont ils peuvent avoir besoin et comment ils peuvent se familiariser avec des outils de solidarité qu’on met en place, mais c’est aux gens de se bouger et de faire eux-mêmes leurs propres chemins. Il y a des gens qui comprennent tout cela très rapidement et d’autres qui ont été bousillé par la vie et pour qui c’est plus difficile. Certains n’ont pas la conscience ou l’envie de pouvoir être acteur de leur vie, même si ça peut se déclencher au fur et à mesure. On ne se situe clairement pas dans une logique d’assistanat.

Pourquoi Luttopia parle toujours de réquisition et jamais de squat ?

Le mot squat est très connoté, il est de nature à faciliter la violence et la discrimination tandis que la réquisition sonne avec la lutte et la force collective. Ça fait grincer beaucoup de militants, surtout quand on parle d’une réquisition citoyenne et humaniste, mais si on utilise ces mots-là. c’est pour rassembler le plus possible. On n’a pas envie de passer notre temps à se batailler sur des mots. Ceux qui parlaient à tout prix de squat et pas de réquisition ont vite changé de discours quand il fallait défendre le lieu car dans les faits, il est plus facile de communiquer avec les gens et les médias quand on emploie le mot réquisition que le mot squat. On n’est pas naïf pour autant, on sait très bien que juridiquement, on est des squatteurs.

Qui n’est pas le bienvenu à Luttopia ?

Celui qui se comporte d’une manière à entraver nos valeurs : les sexistes, les racistes, les fascistes, les répressifs, les dominants, les autoritaires, c’est-à-dire tout ce qui renvoie à de la violence. Dans les faits, la violence n’engendre pas immédiatement une exclusion mais au minimum une réaction, voire une réparation en fonction du contexte. Ceux qui viennent ici arrivent par le prisme du besoin et si on les avait dégagé au premier faux pas, il n’y aurait plus grand monde. On n’a pas envie d’ajouter de la violence à la violence. Si les gens sont violents, ce n’est pas parce qu’ils sont méchants ou fous, mais bien souvent parce qu’ils ont eux-mêmes subi de la violence. Il leur faut du temps pour se poser, se reposer, et avec le temps, la violence s’atténue. Celui qu’on accueille ici avec ses problèmes, ses addictions, sa grande précarité et ses chiens, si on le remet dehors parce qu’il a été violent, c’est un échec. On fait en sorte d’aider les gens à ne pas avoir besoin de péter les plombs, de se mettre en danger ou de mettre en danger les autres. A l’époque on avait une charte qui faisait qu’à la moindre violence, tu dégageais au moins trois jours pour t’aider à réfléchir. Et quand tu reviens parce que tu t’es aperçu que c’est plus dur ailleurs, tu formules des excuses publiques et tu répares tes conneries.

Niveau alimentation et santé, ça se passe comment ?

Pour l’alimentation, depuis Utopia 001 notre outil de solidarité c’est la récup’ sauvage. A Utopia 002, on était davantage bénéficiaires de gens qui venaient nous apporter de la nourriture et sur Utopia 003, on fait tout ça avec en plus un partenariat avec les Secours populaire pour couvrir les besoins plus vite et démarrer plus vite la mise à l’abri de personnes. Le manque de nourriture sur un lieu, ça génère au tomatiquement des tensions internes. Concernant la santé, notre outil de solidarité c’est la mutualisation des compétences donc on a un partenariat avec Médecins du Monde qui assure des permanences médicales chaque semaine.

Un petit mot à faire passer aux gens ?

Big up à la force collective, tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin.

Propos recueillis par Jules Panetier

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Mis en ligne le 25 avril 2017