Vers la fin des agriculteurs ?

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Depuis la fin des quotas laitiers le 31 mars 2015 qui assuraient au sein de l’UE la régulation du marché, les manifestations d’éleveurs se sont multipliées au cours de l’été. À Paris comme à Bruxelles, le monde agricole s’est indigné face à la chute du prix du lait et de la viande. Ces protestations n’ont pourtant pas permis d’aborder un débat de fond indispensable : de quelle agriculture voulons-nous ?

Quand on évoque le secteur agricole, on distingue généralement deux termes : la paysannerie, productrice d’une alimentation écologique et vectrice d’emplois et l’agriculture conventionnelle, productiviste et dépendante des intrants chimiques. Plus qu’une distinction idéologique, ces termes reflètent l’évolution du monde rural en Occident. Qui parle aujourd’hui de paysan, si ce n’est en des termes péjoratifs ? Le terme d’agriculteur le remplace progressivement dans les années 1970, c’est-à-dire au moment où se développe la très juteuse industrie des pesticides, ces dérivés des armes chimiques de la Première Guerre mondiale(1). Dès 1967, le sociologue Henri Mendras avait annoncé la mort des paysans(2). La crise de l’élevage débute en 1982 après des années de croissance incontrôlée, notamment en Bretagne où est concentrée la majorité des élevages intensifs.

L’agrobusiness, victime ou responsable de la crise ?

Les industriels ont poussé les exploitants à augmenter leur production dans le but de conquérir les marchés non européens aujourd’hui en crise ou sous embargo (Chine, Russie), ce qui a entraîné une vive concurrence entre pays de l’Union, dont les leaders sont l’Allemagne et l’Espagne. Afin d’augmenter les volumes, les agriculteurs ont été encouragés à investir toujours plus. L’offre ayant dépassé la demande, les prix ont chuté sans qu’ils ne puissent rembourser leurs dettes. Une énième crise a éclaté.

Le 3 septembre, 5 000 agriculteurs excédés se retrouvent à Paris pour exiger une extension du plan d’aide promis par le gouvernement cet été. Qui manifeste ? La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), et sa section Jeunes Agriculteurs (JA). Premier syndicat d’exploitants, la FNSEA-JA incarne l’industrialisation de la terre et la doctrine libérale. Des libéraux réclamant plus de subventions et une régulation du marché européen ? Preuve que ce système destructeur est financièrement – en plus de l’être d’un point de vue environnemental – obsolète. Doit-on rappeler qu’après la crise de 1982 « l’annonce des quotas laitiers et la mise en place des modalités de réduction du potentiel de production » ont été perçues comme un « choc psychologique majeur » par l’agrobusiness(3)?

Il est intéressant de noter que le président de la FNSEA, Xavier Beulin, est aussi PDG de Sofriprotéol-Avril, géant français de l’agrobusiness affichant un chiffre d’affaire de 7,3 milliards d’euros. Curieux contraste avec la situation des agriculteurs qui en dépendent. L’entreprise est spécialisée dans les semences OGM, les agrocarburants ou encore les nuggets de Mc Donald’s (moins connues sous le nom de poussins mâles broyés vivants). Son projet le plus récent est celui de la ferme des 23 000 porcelets à Poiroux (Vendée), calqué sur celui des 1 000 truies à Trébrivan (Côtes-d’Armor). Le nombre d’employés prévus ? Respectivement quatre et trois. Celui qui s’indigne de la ruine de ses agriculteurs est leur propre bourreau.

Le monde politique à la botte de l’industrie

Les États et l’UE favorisent cette industrie au détriment de l’agriculture familiale et paysanne. Le pilier principal de la PAC (Politique agricole commune) s’inscrit dans une logique capitaliste : plus vous avez de terres exploitées, plus vous recevrez de subventions. Un tiers de la PAC est destiné à 2% des agriculteurs(4). De même, l’État subventionne les tracteurs ou la mécanisation des installations au lieu d’encourager la création d’emplois que nécessite l’agriculture biologique.

Le 3 septembre, le gouvernement a annoncé un plan pour l’élevage s’élevant à trois milliards d’euros. La Confédération paysanne(5) qualifie non sans raison ce plan de tour de « passe-passe ». Un tiers du budget a été alloué à la modernisation des installations. Or, la modernisation est justement un facteur majeur de l’endettement des agriculteurs. Lorsque l’on apprend que cette partie du plan a été confiée à un membre du Conseil d’administration de Sofiprotéol-Avril, tout devient beaucoup plus limpide. Manuel Valls a également annoncé des mesures de désendettement. Combiné à l’investissement productiviste, il s’agit tout simplement de financer la dette des agriculteurs pour les rendetter. Nous serons donc d’ici peu confrontés à la même détresse. Pour Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, « depuis 1984 on fait exactement la même production laitière. Cela veut dire qu’à chaque crise on sauve la production mais on fait disparaitre les producteurs »(6). Ultime symbole de ce mépris, le gouvernement a promis un assouplissement des normes environnementales, considérant l’écologie comme ennemie de l’agriculture.

Au niveau européen, la situation est similaire. À la suite de manifestations à Bruxelles, la Commission européenne a annoncé un plan d’aide de 420 millions d’euros versés aux États membres, qui les redistribueront comme ils l’entendent. Commission qui nous explique que les agriculteurs n’arrivent pas à tirer un revenu de leur travail parce qu’ils ne produisent pas assez(7). Nous sommes donc, encore une fois, dans le court terme productiviste. Au même moment, le Commissaire à l’agriculture a refusé de relever le prix d’intervention, c’est-à-dire le prix fixé pour lequel les États peuvent racheter la production nationale en cas de baisse de la demande. Quel lobby retrouve-t-on, ayant dépensé officiellement 400 000 euros (autant que Monsanto) au sein de l’UE en 2013 ? Sofiprotéol-Avril(8). Nul doute que l’entreprise a su convaincre Bruxelles.

L’hypocrisie est reine : les discours larmoyants sur l’écologie s’enchainent tout en encourageant à plus de modernité. Une fois tous les sols morts, ils ne pourront qu’être nourris par les engrais chimiques. À la botte de l’agrobusiness, les instances politiques n’ont évoqué aucune incitation à la reconversion des agriculteurs et les incite à produire toujours plus de viande et de lait, alors que l’élevage est la première source de pollution au monde. Quant à l’éthique animale, on ne sait même pas si l’expression leur est connue.

Toutes les agricultures ne sont pas en crise

Face à ce tableau misérabiliste, on serait vite tenté de croire que le monde agricole tout entier subit les mêmes difficultés. Or, si l’on prend l’exemple du lait, au cœur des débats actuels, une étude faite au Danemark vient de montrer que 71% des petits éleveurs laitiers en agriculture biologique dégagent un profit de leur production contre 13% pour les industriels(9). Penser que la taille d’une ferme fait sa compétitivité est une grave erreur. Les producteurs en circuit-court et/ou qui transforment leurs produits s’en sortent globalement mieux : pas de dépendance à l’industrie agroalimentaire ni à la volatilité du marché mondial, création d’organisation de producteur, développement de la polyculture et d’alternatives économiques locales, etc.

S’inscrivant dans une logique de l’après-pétrole et de l’autonomie alimentaire, la permaculture suscite un nouvel espoir. Non mécanisée et bien plus productive qu’une exploitation en monoculture, elle permet de renouer avec la petite exploitation paysanne bio-diversifiée. Dans La fin des paysans, Mendras écrivait de façon très juste : « il semble que le conservatisme technique fasse bon ménage avec le progressisme politique et que la révolution technique n’incite pas à la révolution politique »(10).

Selma Clausen

(1) « Historique des armes chimiques », un.org . (2) Henri MENDRAS, La fin des paysans, Paris, S.E.D.E.I.S, 1967. (3) Corentin CANEVET, « Le «modèle agricole breton» dans la crise », Norois, n°124, 1984. (4) Aurélie TROUVE, Le business est dans le pré, Fayard, 2015. (5) « Syndicat pour une agriculture paysanne et la défense de ses travailleurs » qui occupe 19,7% des sièges en Chambres d’Agriculture. (6) « Crise du lait – La Conf’ du côté des éleveurs. » En accès libre sur Youtube. (7) Rapport de la Commission européenne, « Comprendre les politiques de l’UE – agriculture », novembre 2014. (8) Voir le registre de transparence de l’Union européenne.   (9) « Varemangel giver jackpot til økologiske landmænd », Finans.dk, 4 septembre 2015. (10) Henri MENDRAS, La fin des paysans, op. cit.

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Mis en ligne le 26 octobre 2015