Forme de la valeur – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 2/3)

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la valeur d’usage d’une marchandise est liée à son corps physique. Sa valeur, en revanche, est indépendante de ce corps physique. La forme-valeur de la marchandise est, a priori, immatérielle : en elle ne pénètre pas une once de matière. La forme-valeur, ici, est immatérielle, au sens où elle est une médiation : elle est ce qui sert d’intermédiaire dans les rapports d’échange entre les marchandises.

C’est dans l’échange que la réalité de la valeur finit par exister

Pour définir la dimension immatérielle de cette médiation, Marx insiste sur le fait que la valeur est une réalité purement sociale. En effet, la substance de la valeur est le travail abstrait. Ce travail abstrait est la réduction à l’unité abstraite de tous les travaux particuliers humains ; il s’agit du travail « tout court ». Il est la valeur elle-même, soit ce qu’ont en commun les marchandises, et qui permet leur échangeabilité. Mais il est cette médiation précisément en tant qu’il finit par exister en tant que tel au fil des interactions sociales qui ont lieu dans la société marchande. Cette médiation qu’est la valeur, ou le travail abstrait, n’est pas visible a priori sur le corps concret des biens produits. Elle ne finit par exister qu’au fil des interactions sociales marchandes. C’est dans l’échange que la réalité de la valeur finit par exister. Mais en tant que telle, elle n’est pas quelque chose de « visible », ou de « palpable » : elle est une pure médiation sociale.

La forme-valeur est une abstraction réelle

Néanmoins, la forme-valeur, si elle est une médiation qui n’est pas visible sur le corps des marchandises, a aussi des effets concrets dans le monde social réel : le fait de ne pas considérer la spécificité et la particularité des travaux concrets, le fait de ramener le travail à une unité abstraite et indistincte, le fait de calculer le temps de travail socialement nécessaire, et d’en faire un critère pour l’échange des marchandises, cela affecte réellement la division du travail, la sphère productive, mais aussi la sphère de la circulation des marchandises. Certes, la forme-valeur n’a pas de matérialité immédiate : elle ne se « voit » pas sur le corps physique concret des marchandises. Mais comme forme socialement agissante, elle finit par avoir des effets réels dans la réalité sociale. En ce sens, on peut dire que la forme-valeur est une abstraction réelle : comme réduction du travail à l’unité indifférenciée, et comme opération de quantification, elle est une abstraction ; mais comme médiation sociale agissante, elle affecte la sphère sociale, réellement.

La monnaie est la manifestation concrète de la forme-valeur

Le fait que la forme-valeur soit une abstraction réelle est encore plus évident lorsqu’on constate que cette forme-valeur peut se manifester empiriquement, et visiblement, sous la forme de la monnaie : la forme-monnaie devient la manifestation concrète et visible de la forme-valeur, qui est a priori une médiation idéale et invisible. La capacité de la forme-valeur, comme abstraction, à affecter concrètement la réalité sociale, dépend aussi de sa matérialisation dans la forme-monnaie, laquelle joue une fonction d’intermédiaire entre la sphère de l’abstrait et la sphère du concret, entre la sphère de la substance sociale qu’est la valeur et la sphère de ses manifestations concrètes

Marx veut conceptualiser la valeur, dans la mesure où la compréhension claire du système capitaliste repose d’abord sur la compréhension claire de cette valeur. Mais la forme-valeur est encore une détermination opaque et obscure, ce pourquoi Marx s’engage dans un effort de dévoilement, de déchiffrement, de ce qui est d’abord complexe et voilé. Pour déchiffrer cette valeur, il faut tout autant tenter de dévoiler le « secret » de sa manifestation visible et concrète, la forme-monnaie, car cette manifestation visible détermine aussi la manière dont la forme-valeur affecte la réalité sociale.

Il s’agit donc maintenant, pour Marx, de fournir la genèse de la forme-monnaie, afin de dévoiler le mystère de la valeur. Marx considère que cette genèse n’a jamais été fournie historiquement, et se considère ainsi comme un pionnier.

Forme simple de la valeur

Si les marchandises ont un rapport entre elles, il s’agit d’un rapport de valeur. Il s’agit d’abord d’examiner le rapport de valeur le plus simple, soit celui qu’entretient une marchandise avec une autre marchandise. Par exemple : x marchandise A = y marchandise B, ou x marchandise A vaut y marchandise B (20 mètres de toile = 1 habit, ou 20 mètres de toile ont la valeur d’un habit).

Les deux pôles de l’expression de la valeur : sa forme relative et sa forme équivalent

Dans la forme simple de la valeur (x marchandise A = y marchandise B), chaque marchandise a une fonction déterminée ; ces deux fonctions sont complémentaires mais opposées : autrement dit, chaque fonction ne pourrait exister sans l’autre, mais elle exclut l’autre également. La première marchandise (toile) joue un rôle actif : elle exprime sa valeur. Elle est la valeur relative, car sa valeur s’exprime relativement à la valeur de l’autre marchandise. La deuxième marchandise (habit) joue un rôle passif : elle fournit à la première marchandise la matière pour l’expression de sa valeur. Elle est l’équivalent, au sens où c’est son équivalence avec la valeur de la première marchandise qui permet de déterminer un rapport de valeur.

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une même marchandise ne peut remplir ces deux fonctions à la fois ; ces deux fonctions s’excluent polariquement. La forme-valeur renvoie d’abord à la possibilité, pour une marchandise, d’être dotée d’une valeur. Cette valeur de la marchandise détermine sa capacité à s’échanger, selon un rapport quantitatif déterminé, contre d’autres marchandises. Mais une marchandise isolée n’a pas de valeur « par elle-même ». C’est dans sa relation avec une autre marchandise qu’elle devient valeur. Seulement, au sein de cette relation, une seule marchandise (la valeur relative) peut exprimer activement et positivement sa valeur : elle utilise l’autre marchandise comme équivalent. Le corps physique concret de l’autre marchandise lui fournit une matière pour l’expression de sa valeur. Autrement dit, c’est seulement lorsqu’on pose l’équivalence entre la valeur relative et l’équivalent, que la valeur de la valeur relative devient quelque chose de manifeste. L’autre marchandise, l’équivalent, ne peut exprimer sa propre valeur dans ce contexte : elle est ce qui porte l’expression de la valeur de la valeur relative. Si l’on veut exprimer la valeur de l’équivalent, il faut inverser l’équation.

On l’a dit, la valeur est d’abord une détermination immatérielle, une médiation sociale, a priori invisible. En ce sens, une marchandise isolée, avec son seul corps concret de marchandise, n’indique pas par elle-même sa valeur propre : on ne peut trouver nulle part cette valeur, quand on se contente d’examiner cette marchandise isolée. Mais pour que cette valeur immatérielle, pour que cette abstraction devienne quelque chose de réel, ou d’effectif socialement, il faut qu’elle puisse s’exprimer visiblement, et qu’elle trouve une matière pour cette expression. L’équivalent d’une valeur relative déterminera la possibilité, pour cette valeur relative, de manifester, de façon tangible, sa valeur, en utilisant la matière de cet équivalent pour cette expression. Ainsi, la dimension a priori invisible et immatérielle de la valeur de la marchandise finit par être dépassée, via l’expression visible de cette valeur dans une matière concrète : tel est le sens de la forme simple de la valeur.

 Forme relative de la valeur

La marchandise A (toile) est d’abord valeur en tant qu’elle contient du travail abstrait. Comme objet produit devenu objet marchand, elle est la coagulation d’un travail humain, conçu abstraitement, et c’est ainsi qu’elle est valeur. Mais si l’on veut que la forme-valeur de cette marchandise A devienne manifeste et effective, le fait qu’elle soit la coagulation d’un travail humain indistinct ne suffit pas. Il faut aussi que sa forme-valeur ait une existence comme médiation sociale effective, jouant à même les interactions sociales marchandes.

Autrement dit, dès lors que la marchandise A est le produit d’un travail « en général », susceptible d’être déterminé abstraitement et quantitativement, elle est une valeur, de façon au moins potentielle. Mais pour qu’elle soit une valeur effectivement, il faut que son équivalence avec la valeur d’une autre marchandise, dans l’échange, soit posée. C’est ainsi que la marchandise B (habit), comme équivalent, rend possible l’expression effective de la valeur. C’est en tant qu’elle est elle aussi le produit d’un travail indistinct que la marchandise B est elle aussi une valeur. Dans cette stricte mesure, un rapport de valeur entre la marchandise A et la marchandise B peut exister. Lorsque l’habit, par exemple, fait face à la toile en tant qu’il renferme lui aussi du travail abstrait, il peut lui faire face en tant qu’équivalent. 

La marchandise A « est » valeur, tout d’abord, dans la mesure où elle est la coagulation d’un travail humain indistinct. Mais cet être-valeur de la marchandise A n’est encore que potentiel, et n’est encore qu’une abstraction idéale, tant qu’il n’existe pas de rapport de valeur entre la marchandise A et une autre marchandise. C’est lorsqu’elle trouve un équivalent dont le corps visible et concret « renvoie à » la même quantité de travail abstrait, que la forme-valeur de la marchandise A, trouve une réalité effective, socialement parlant. C’est dans cette mesure, d’ailleurs, que cette forme-valeur est bien une « abstraction réelle ».

Dans la société capitaliste empirique, le rapport de valeur entre deux marchandises ne signifie pas qu’on échange une marchandise contre une autre, directement. Il existe une médiation supplémentaire, qui est la monnaie. Comme on va le voir, la monnaie joue la fonction d’un équivalent général. Néanmoins, c’est bien la possibilité, pour une marchandise donnée, d’exprimer sa valeur dans le corps concret de la monnaie (ou de l’or, historiquement), qui fait que sa forme-valeur est une abstraction réelle. La structure de l’abstraction réelle, dans la forme simple de la valeur, est comparable à la structure de l’abstraction réelle, dans la forme-monnaie, ce pourquoi il faut conceptualiser la première pour comprendre la seconde : dans un cas comme dans l’autre, la forme-valeur d’une marchandise donnée utilise le corps concret d’un équivalent pour s’exprimer effectivement.

 Détermination quantitative de la valeur relative

 La toile et l’habit, la marchandise A et la marchandise B, peuvent avoir la « même » valeur, d’abord dans la mesure où elles sont égales du point de vue de la qualité : cela signifie qu’elles sont toutes les deux les expressions d’une même substance, le travail humain indistinct, ou le travail abstrait. Mais pour qu’elles aient la « même » valeur, il faut aussi qu’elles soient égales du point de vue de la quantité : autrement dit, il faut que le temps de travail socialement nécessaire à la production de la marchandise A soit égal au temps de travail socialement nécessaire à la production de la marchandise B, d’un point de vue quantitatif. On considèrera par exemple qu’il faut en moyenne 10 minutes, en fonction d’un certain développement technique et social des forces productives, pour produire 20 mètres de toile, mais aussi pour produire l’habit. C’est ainsi que la toile et l’habit ont la « même » valeur, quantitativement parlant.

Mais on peut dire aussi que l’égalité quantitative entre les 20 mètres de toile et l’habit peut être vérifiable temporairement, mais n’est pas une vérité définitive. Car les forces productives de la société sont en constante évolution, ainsi que les forces productives concernant chaque secteur de production. En outre, l’évolution du standard de productivité moyen concernant un secteur de production n’a pas nécessairement le même degré et la même direction que l’évolution des standards de productivité moyens dans les autres secteurs de production. La valeur d’une marchandise, et des autres marchandises, est un processus en évolution, qui est fonction de l’évolution des forces productives dans la société, des techniques de production, ou des aléas divers affectant la productivité du travail, au sein des divers secteurs productifs.

Ainsi, par exemple, si dans la société globalement comprise, la productivité moyenne concernant la fabrication de la toile, augmente, du fait d’un gain technologique, tandis que celle qui concerne la fabrication des habits, se maintient, alors le temps de travail socialement nécessaire à la production de toile diminuera, ainsi que sa valeur, tandis que la valeur de l’habit se maintiendra. Les 20 mètres de toile, qui « valaient » au départ, un habit, ne « vaudront » plus, quantitativement parlant, un habit, mais ils vaudront moins qu’un habit. Ce simple exemple, qui a valeur de paradigme, permet d’envisager tous les autres types d’évolution possibles dans les rapports quantitatifs de valeur entre la toile et l’habit.

La forme équivalent et ses particularités

 Il faut le rappeler, l’équivalent (ou la marchandise B) n’exprime pas elle-même sa propre valeur. Seule la valeur relative (marchandise A) exprime sa valeur : la marchandise A utilise son équivalence avec la marchandise B, définie ici comme valeur d’usage, pour exprimer sa valeur de façon manifeste.

L’expression de la valeur de la valeur relative signifie donc une triple contradiction, qui est aussi une triple inversion :

a) La valeur d’usage devient la forme de manifestation de son contraire, la valeur. Autrement dit, comme on l’a vu, la valeur d’usage de l’équivalent est ce qui porte l’expression de la valeur de la valeur relative.  C’est ainsi que la valeur de la valeur relative, comme abstraction réelle, devient effective socialement. Mais on peut dire aussi que dans cette expression, la valeur d’usage, en étant le porteur de l’abstraction de la valeur, est recouverte par cette abstraction. Elle n’est plus ce qui importe socialement, mais elle n’est plus qu’un prétexte pour que s’exprime l’abstraction de la valeur. Ce phénomène d’inversion paraît très théorique. Mais il a pourtant des effets conséquents dans la réalité sociale concrète. Au niveau structurel, cette inversion peut signifier par exemple que la question de la satisfaction des besoins humains (valeurs d’usage), dans la société capitaliste, est conçue comme un simple moyen, ou comme un prétexte, pour que s’exprime l’abstraction de la valeur. La dimension matérielle et concrète des biens produits (valeurs d’usage) n’est plus ce qui importe en premier lieu socialement, mais ce qui concentre tous les regards et toutes les attentions devient au contraire la valeur abstraite qui utilise cette matérialité pour s’exprimer.

Si l’on comprend bien que cette valeur abstraite, lorsqu’on la développe, renvoie à la réalité de l’argent, alors on peut traduire plus clairement l’inversion qui est ici en jeu : la production de biens et de services matériels et concrets, satisfaisant des besoins concrets, n’est qu’un prétexte, ou qu’un moyen, pour la société capitaliste, moyen qui doit permettre avant tout l’expression d’une valeur abstraite, ou la production d’argent. Autrement dit : peu importe ce que l’on produit, pourvu qu’on produise de l’argent. Cette inversion folle, cette contradiction structurelle et destructrice à l’œuvre dans la société marchande, qui est à la racine de toutes ses destructions, est déjà très manifeste dans la forme simple de la valeur, ce pourquoi l’analyse de cette forme simple est décisive.

b) Le travail concret devient la forme de manifestation de son contraire, le travail humain abstrait. La valeur relative utilise l’équivalent comme valeur d’usage pour exprimer sa valeur. Cela signifie aussi que la valeur relative, pour exprimer la quantité de travail abstrait qu’elle contient, utilise le corps concret de l’équivalent, tel qu’il dérive d’un travail concret. Ainsi, le travail utile ou concret n’est plus que le porteur du travail abstrait. L’activité concrète et spécifique des travailleurs (production de bombes, de livres, de cigarettes, de médicaments, etc.), n’est donc plus qu’un moyen, ou un prétexte, pour que s’exprime une détermination abstraite et quantitative du travail. Cette inversion, encore une fois, traduit une folie sociale : les activités productives, comme manifestations a priori particulières et spécifiques, ne comptent qu’en tant qu’on les réduit abstraitement, et qu’en tant qu’on a aboli leurs particularités et spécificités (de ce fait, le caractère destructeur d’un produit n’est pas un argument décisif contre sa production, de même que le caractère « sain » d’un produit n’est pas un argument décisif justifiant sa production – peu importe ce que l’on produit, pourvu qu’on produise de l’argent). Dans la société capitaliste, peu importe la manière dont se réalise le travail, pourvu que ce travail soit réductible à une abstraction quantifiable.

c) Le travail privé devient immédiatement un travail sous une forme sociale. La socialité du travail ici renvoie à la capacité qu’a la marchandise produite d’être échangée contre une autre, sur le marché. Il s’agit d’une socialité abstraite, qui se réalise dans l’échange de produits déterminés quantitativement et abstraitement. Mais il s’agit aussi de la socialité qui prime, dans des conditions capitalistes. Le travail producteur de marchandises est d’abord privé en tant qu’il est opéré par un travailleur isolé, qui vend sa force de travail pour la satisfaction de ses besoins privés. Mais dans la mesure où ce travail produit des marchandises, il n’a de sens qu’en tant que ces marchandises ont une « valeur », et sont échangeables contre d’autres marchandises (ou contre de l’argent), sur un marché séparé. Autrement dit, même si l’échange des marchandises, et donc la réalisation de la valeur, se réalise après la production des marchandises, il n’en demeure pas moins que cette production doit être immédiatement déterminée par cette dimension « sociale » des marchandises, ou par cette capacité qu’elles ont d’être des valeurs effectives, échangeables. L’échange des marchandises, même s’il s’opère après coup, détermine néanmoins, de façon transcendantale, la production des marchandises, de telle sorte que le travail privé est immédiatement un travail sous une forme sociale. Néanmoins, il se peut finalement que la marchandise ne se vende pas, ne s’échange pas, qu’elle ne trouve pas de débouchés. Mais cela est susceptible d’affecter le travailleur lui-même, qui pourra être moins rémunéré, voire licencié (on voit ainsi que la socialité immédiate imposée au travail privé, dans des conditions capitalistes, peut avoir des effets réels pour le travailleur).

 Forme valeur totale ou développée

La forme simple de la valeur est décisive, en tant qu’elle est le germe rendant manifeste la triple inversion à l’œuvre, entre abstrait et concret, au sein de la production capitaliste de marchandises. Elle permet aussi de présenter, sous son expression la plus directe, la dynamique marchande de « l’abstraction réelle ». Néanmoins, d’un point de vue plus « pratique », la forme simple de la valeur est insuffisante, et n’est pas fonctionnelle. Car en elle, une marchandise n’est immédiatement échangeable que contre une autre marchandise. L’insuffisance logique et fonctionnelle de la forme simple de la valeur fait qu’elle passe, logiquement, à une forme plus complète : la forme valeur totale ou développée.

Voici comment se présente la forme valeur totale : z marchandise A = u marchandise B, ou = v marchandise C, ou = x marchandise E, ou = etc. (20 mètres de toile = 1 habit ou = 10 livres de thé, ou = 40 livres de café, ou = 2 onces d’or, ou = 1/2 tonne de fer, ou = etc.)

 Chaque marchandise sert maintenant d’équivalent dans l’expression de la valeur de la toile.

Dans la forme simple de la valeur, on pouvait penser que l’équivalence entre les deux marchandises était circonstancielle, ou se faisait au hasard. Mais maintenant qu’on constate que la toile peut s’échanger contre divers types de marchandises, une vérité apparaît plus clairement : ce n’est pas l’échange (circonstancié) qui règle la valeur de la marchandise, mais c’est au contraire la valeur de la marchandise qui règle ses rapports d’échange. Autrement dit, grâce à la forme totale de la valeur, il devient clair que la toile, par exemple, possède a priori une valeur (en tant qu’elle cristallise du travail humain), et que sur cette base, elle peut entrer dans un rapport de valeur avec les marchandises les plus diverses.

Forme valeur générale

 La forme valeur totale ou développée permet de montrer que la valeur d’une marchandise ne se détermine pas au hasard des échanges. Mais elle est encore, sur un plan pratique, insuffisante et non fonctionnelle. Car si l’on en reste à cette forme, on constate que la liste des équivalents pour chaque marchandise sera interminable (et jamais close), et qu’en outre, il faudrait au fond dresser une telle liste interminable pour chaque marchandise particulière (ce qui est loin d’être viable, pratiquement parlant). La forme valeur totale passe donc logiquement à la forme valeur générale.

La forme valeur générale est simplement la forme réciproque qui est contenue implicitement dans la forme valeur totale. La toile n’est plus la valeur relative qui exprime sa valeur dans de multiples équivalents, mais elle devient l’équivalent général qui permet à chaque marchandise d’exprimer sa valeur. (1 habit, ou 10 livres de thé, ou 40 livres de café, etc. = 20 mètres de toile). Les marchandises expriment ainsi leur valeur de façon simple et commune (générale). 

Toutes les marchandises, désormais, peuvent montrer que c’est d’abord leur valeur (ou leur façon de « contenir » du travail humain indistinct) qui permet leur échangeabilité, et que ce n’est pas leur échange qui détermine leur valeur. Parce qu’elles peuvent toutes ensemble, et de façon commune, exprimer leur valeur dans un équivalent général, il devient explicite qu’un seul et même critère commun, et général, détermine cette valeur.

 Forme monnaie ou argent

 La forme monnaie est identique à la forme générale. Simplement, la toile ici, qui était une marchandise particulière définie comme équivalent général, est remplacée par l’or, ou par la monnaie.

(20 mètres de toile, ou 1 habit, ou 10 livres de thé, etc. = 2 onces d’or)

La monnaie, ou l’argent, comme équivalent général, devient la possibilité pour toutes les marchandises d’exprimer leur valeur de façon simple et commune. Chaque marchandise est valeur en tant qu’elle contient du travail abstrait, et elles peuvent toutes exprimer cette substance commune dans la mesure où elles sont toutes échangeables contre de l’argent. Dans la mesure où la forme monnaie est le développement achevé de la forme simple, cette forme monnaie contient en germe la triple inversion liée à cette forme simple, ainsi que la dynamique d’abstraction réelle induite par cette forme simple.

Benoit Bohy-Bunel (retrouvez plus d’articles sur son blog)

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– Le fétichisme de la marchandise – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 3/3), Le Poing, 15 janvier 2018
« La marchandise – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 1/3) », Le Poing, 1er décembre 2017

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Mis en ligne le 13 décembre 2017