• Accueil »
  • Littérature »
  • Le fétichisme de la marchandise – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 3/3)

Le fétichisme de la marchandise – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 3/3)

Étymologiquement, fétiche provient du mot feitiço (« artificiel », puis « sortilège », par extension), nom que les Portugais donnèrent aux objets du culte des populations africaines qu’ils colonisèrent. Charles de Brosses, au XVIIIe siècle, définit le fétichisme d’un point de vue ethnologique : le fétichisme décrit les religions des sociétés premières vouant un culte à des objets inanimés divinisés. Le terme de fétichisme renvoie d’abord au point de vue que l’observateur, jugé « neutre », aurait sur des phénomènes religieux anciens. La dimension ethnocentrique de cette première notion ethnologique de « fétichisme » est avérée. De Brosses définit le fétichisme comme un « culte puéril », une religion non intellectuelle, qu’il oppose structurellement aux religions de la révélation. Néanmoins, la notion marxienne de fétichisme se distingue sensiblement de cette notion ethnologique. On peut en avoir une définition non ethnocentrique, qui ciblerait les rapports de dépossession inhérents à la modernité capitaliste.

Notre rapport aux marchandises relève du fétichisme

Pour comprendre la notion marxienne de fétichisme, on pourrait simplement retenir que le phénomène fétichiste décrit le rapport des humains à des choses, à des objets inertes, valorisés par ces humains, comme si de telles choses pouvaient posséder une certaine « valeur » par elles-mêmes et en elles-mêmes. Le fétichiste valoriserait des objets inertes sans être capable de voir que c’est un rapport humain, social, qui serait à l’origine de cette valorisation. Or, il se trouve que cette structure fétichiste de la valorisation des choses définit essentiellement les rapports que les individus produisant et échangeant des marchandises, dans la société capitaliste moderne, développent avec ces marchandises. Marx va proposer une telle conception, précisément, dans ce dernier sous-chapitre du chapitre 1 du Capital. Il n’est pas essentiel de dire ici que ce rapport fétichiste marchand, éminemment moderne, serait « comparable » aux relations que les sociétés premières pouvaient entretenir avec des objets inanimés, divinisés dans le culte. Au contraire, établir cette comparaison serait une façon de ne plus reconnaître la radicale spécificité du rapport marchand, comme rapport moderne. À vrai dire, selon une interprétation tâchant de reconnaître la particularité de la médiation marchande moderne, on doit dire que le fétichisme, tel que Marx le définit, renvoie d’abord à une structure de dépossession qui concerne nos sociétés modernes. D’ailleurs, en vertu d’une analyse matérialiste historique de la théorie de Charles de Brosses, on pourrait considérer que son ethnologie traduit, au sein de la modernité émergente, une façon de projeter la structure des rapports sociaux marchands émergents sur des sociétés « archaïques » ou « primitives ». En voulant décrire une « barbarie archaïque », ou un « culte puéril », de façon « neutre » ou « objective », ce « scientifique » ne ferait que décrire la barbarie de notre société. Par ailleurs, Marx indiquera que la structure fétichiste marchande se développe dans la continuité de l’idéologie chrétienne moderne : il n’oppose pas quelque culte « primitif » fétichiste aux religions de la « révélation », mais montre au contraire la relation intime qui existe entre ces dernières et le fétichisme marchand moderne.

Concernant ce thème du fétichisme marchand, il faut ajouter une remarque préalable qui a son importance. À travers le thème du « fétichisme », on présuppose encore beaucoup la matérialité, la choséité de la marchandise. La marchandise comme fétiche évoque d’abord un objet matériel, inanimé, qui posséderait une valeur « en lui-même ». De ce fait, le service conçu comme marchandise (comme, par exemple, la livraison marchandisée d’un bien consommable), ou la force de travail conçue comme marchandise, qui renvoient davantage à des processus qu’à des choses matérielles fixes, ne semblent pas concernés par cette question du fétichisme. Mais ce problème n’est qu’apparent. En réalité, ce ne sont pas simplement des choses fixes, mais bien aussi des processus, des activités elles-mêmes réifiées, chosifiées, qui peuvent comporter une dimension fétiche. Le service comme service marchand, dès lors qu’il s’échange contre la chose-argent, peut être à son tour chosifié, et dès lors fétichisé. De même, la force de travail conçue comme marchandise, dès lors qu’elle prend une forme marchande, peut être réifiée, et ainsi fétichisée en tant que telle. Le fétiche marchand vise d’abord la marchandise comme chose (ainsi que l’argent, qui permet l’échange), mais il peut tout aussi bien viser une activité elle-même réifiée.

La marchandise : simplicité apparente, complexité réelle

Marx, dans son sous-chapitre consacré au caractère fétiche des marchandises, indique d’emblée un fait central : « Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologique. »(1) Dans nos actes quotidiens d’achats et de ventes de marchandises, nous ne voyons pas que de tels gestes impliquent toute une métaphysique occulte ; nous sommes seulement face à une valeur d’usage qui ne paraît pas faire problème en elle-même, ni dans sa capacité à satisfaire certains besoins, ni même dans son aptitude à s’échanger contre une certaine somme d’argent.

Cette critique marxienne du fétichisme vient dénaturaliser, démystifier, les catégories de base du capitalisme : marchandise, valeur, travail, argent. Elle indique que le dépassement du capitalisme implique le dépassement de ces catégories. Tout mouvement de lutte qui viendrait simplement revendiquer quelque « purification » ou quelque « redistribution » plus « égalitaire » (ou « moins inégalitaire ») de ces catégories, sans pour autant les abolir, ne serait pas un mouvement remettant en cause radicalement le capitalisme lui-même, mais serait un mouvement qui tenterait simplement de le rendre plus « vivable », plus « durable » en tant que tel. Ainsi donc, la notion de « fétichisme de la marchandise » n’est pas qu’une pure description « philosophique » des structures catégorielles-marchandes. En tant qu’elle traduit l’exigence d’une pensée radicalement critique, elle doit pouvoir déterminer une pratique elle aussi radicale, dont les visées révolutionnaires concrètes tendent véritablement vers le dépassement effectif du capitalisme.

La marchandise : une « chose sensible suprasensible »

Mais revenons à l’analyse de la notion de fétichisme en tant que telle. Qu’en est-il ? L’existence d’une table en bois comme marchandise devrait nous étonner autant que si les tables se mettaient à danser. En devenant une marchandise, la table en bois devient « sociale », son existence se dédouble : une « aura » surnaturelle semble se surajouter à son corps, de telle sorte qu’elle semble avoir la capacité, de par sa « volonté » propre, de faire face à d’autres marchandises afin d’utiliser leur matérialité pour exprimer sa valeur. L’échange, la circulation des marchandises, est un acte quotidien dont on ne voit pas qu’il implique une façon de croire en la possibilité de d’octroyer fantastiquement un pouvoir secret de s’autodéterminer aux produits du travail, autodétermination sur laquelle les individus concrets et leurs relations effectives n’auraient aucune prise.

Marx résume ainsi l’origine du caractère énigmatique du produit du travail dès qu’il revêt la forme d’une marchandise : « Le caractère d’égalité des travaux humains acquiert la forme de valeur des produits du travail ; la mesure des travaux individuels par leur durée acquiert la forme de la grandeur de valeur des produits du travail ; enfin les rapports des producteurs, dans lesquels s’affirment les caractères sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d’un rapport social des produits du travail. »(2) Tout le mystère se situe dans le caractère d’égalité des travaux humains, c’est lui qui est à la source de la valeur. Pour attribuer une valeur aux marchandises, il s’agit de ramener tous les travaux particuliers humains à une unité abstraite. Dans cette opération, la spécificité concrète du travail, et des valeurs d’usage, ne compte plus. Les travaux réels, concrets, et les relations entre personnes, deviennent les simples supports du travail abstrait et homogène.

Il n’y a pas là qu’une apparence, une simple mystification. Il ne s’agit pas simplement de dévoiler théoriquement la source du travail abstrait et son rôle exact dans la valorisation des produits pour faire cesser le scandale sur lequel repose le fétichisme. Car ici, l’abstraction en question n’est pas seulement une représentation parmi d’autres, elle est pour ainsi dire matériellement produite. L’abstraction du travail social rend possible une production, une pratique qui sans elle n’aurait pas de sens. Elle est le vecteur d’une effectivité concrète qui a des conséquences dans le monde, qui est visible et constatable. Par exemple, le fait de ramener tous les travaux à une unité abstraite détermine des quantités de valeurs, et donc certaines sommes d’argent qu’on devra effectivement dépenser, dans les échanges réels, pour acquérir des marchandises. À ce titre, selon la formule de Sohn-Rethel, on définira le capitalisme comme un système produisant des « abstractions réelles ». Cette formule implique que le fétichisme est un phénomène objectif, et qu’il est une inversion même de la réalité, plus qu’une simple représentation inversée.

La marchandise comme fétiche : une illusion matériellement produite

Mais revenons à la caractérisation du fétichisme en tant que tel, telle qu’elle se formule dans le dernier sous-chapitre du chapitre premier du Capital. « Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là, les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l’homme dans le monde marchand. C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production. »(3) L’illusion fétichiste-marchande est analogiquement reliée à l’illusion religieuse. Les marchandises, dans leur capacité à exprimer de la valeur, une certaine quantité de travail, sont comparables aux anges et aux miracles auxquels les hommes donnent une existence objective de par le seul fait qu’ils les ont pensés avec une certaine intensité, avec un certain degré de croyance. Le fétichisme de la marchandise est une pensée magique, qui fait exister une puissance nouvelle des objets : leur aptitude à s’échanger entre eux selon une « volonté » qui leur serait propre, de par la seule contemplation d’un processus dont on a oublié que ce sont les hommes et leurs rapports sociaux qui le déterminent. Les hommes occultent le fait que les produits du travail dérivent d’une activité proprement humaine, tout comme ils occultent le fait que leur idée d’un Dieu fut d’abord conçue par eux, et c’est sur la base d’une telle occultation, d’une telle dépossession à l’égard de ce qui leur appartient en propre, qu’ils autonomisent l’univers marchand, tout comme ils autonomisent le monde divin. La différence entre l’illusion religieuse et l’illusion fétichiste-marchande, toutefois, repose sur le fait que, dans le fétichisme marchand, les abstractions ne sont pas simplement idéologiquement affirmées, mais qu’ elles sont aussi matériellement produites.

On devine que cette occultation a pour condition, dans la sphère de la production, une séparation du travailleur et de son produit, séparation qui repose sur le fait que les conditions du travail sont extérieures et séparées du point de vue de travailleur qui vend sa force de travail (il n’est pas le propriétaire des moyens de production). Le travailleur ne reconnaît plus l’objet produit comme étant son œuvre propre (réellement, cet objet appartient à un autre, au capitaliste qui « achète » sa force de travail), ce qui annonce, dans la sphère de la circulation, l’achèvement d’une scission à l’intérieur d’une chose qui tombe et ne tombe pas sous le sens : les marchandises ne sont plus que des porteurs de l’abstraction-valeur(4). Autrement dit, les marchandises ne sont que des prétextes pour que s’exprime la logique abstraite de valorisation. La critique du fétichisme est la critique d’une dépossession, dépossession qui donne lieu à une réification : les humains n’ont plus aucune prise sur la production et la circulation des fétiches qu’ils idolâtrent, si bien que c’est leur humanité même, leur socialité, qui se voit transférée à de tels fétiches.

À ce titre, les conséquences pratiques de la critique du fétichisme de la marchandise peuvent être envisagées. Le fétichisme repose aussi, comme on l’a dit, sur le fait que le producteur ne se reconnaît plus dans son produit : le sentiment d’une absurdité liée à une activité qu’on ne reconnaît plus comme la sienne, sentiment fondé sur une organisation très concrète du travail soit précarisé, soit rationalisé, standardisé, ou parcellisé, sentiment fondant la nécessité des luttes et la dénonciation radicale du caractère fétiche des produits du travail. Le consommateur-travailleur dans la consommation, à son tour, voyant le seuil de sa propre survie augmenter constamment, identifierait dans cette dimension fétiche des marchandises, dans cet automouvement de la valeur, la racine de sa dépossession, de sa misère existentielle et matérielle. Lutter contre le capitalisme, en ce sens, pourrait signifier : désenchanter le fétiche marchand, abstrait et quantitativement déterminé, pour revaloriser les vécus qualitatifs concrets et subjectifs (par exemple dans les co-activités de sabotages, de blocages, de grèves, de détournements, d’occupations, de désimplications au travail, mais aussi, simultanément, dans les co-activités construisant des relations sociales créatives, positives et constructives, en tant que concrètes et qualitatives).

Le sens de l’occultation fétichiste

Précisons maintenant le sens de l’occultation en question. Marx dit : « Lorsque les producteurs mettent en présence et en rapport les produits de leur travail à titre de valeurs, ce n’est pas qu’ils voient en eux une simple enveloppe sous laquelle est caché un travail humain identique ; tout au contraire : en réputant égaux dans l’échange leurs produits différents, ils établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir. La valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu’elle est. Elle fait bien plutôt de chaque produit du travail un hiéroglyphe. »(5) Le critère du temps de travail socialement nécessaire, c’est-à-dire la durée moyenne de production qui est nécessaire pour déterminer la grandeur de la valeur d’une marchandise, n’est pas immédiatement thématisé par les producteurs qui échangent leurs marchandises. Il s’avère dans les faits que c’est par lui que les produits deviennent échangeables, mais cela se fait dans leur dos, sans qu’ils en aient conscience. Le travail abstrait n’apparaît jamais explicitement dans sa fonction de substance de la valeur au sein du processus de circulation des marchandises. Cette obnubilation crée précisément la possibilité pour les produits du travail de s’ériger en choses sociales en elles-mêmes et par elles-mêmes. Il semble donc que, même en l’absence de toute intervention humaine, les marchandises puissent entrer dans des rapports d’échanges qui découlent de leur seule nature intrinsèque, car la norme idéale et sociale qui préside à leur échangeabilité n’est pas immédiatement perceptible. C’est l’origine mystérieuse et le plus souvent voilée de la valeur qui fonde le fétichisme de la marchandise : parce que les rapports sociaux qui se jouent là n’apparaissent pas dans leur pleine clarté, parce que le travail abstrait n’affirme pas explicitement son rôle, les objets eux-mêmes semblent pouvoir se faire face en vertu d’une propriété occulte qu’ils posséderaient en droit. La marchandise est un hiéroglyphe, et il faut savoir le déchiffrer. Le rapport immédiat et trivial à la chose voile l’énigme qu’elle recèle, et demeure empêtré au sein d’une mystification non reconnue en tant que telle.

Néanmoins, il faut aussi ajouter que, objectivement, l’inversion de la réalité demeure, l’autonomie des objets produits continue de s’affirmer, la forme-valeur produit ses aberrations très concrètes, tant que la production et la circulation réelles de marchandises ne sont pas abolies. Il y a un fétichisme « subjectif », qui renvoie celui-ci à l’inversion idéologique telle que Marx la décrit dans l’Idéologie allemande, mais il n’est qu’une couche superficielle du fétichisme véritable, lequel est un phénomène essentiellement objectif : que les individus connaissent ou non l’origine de la valeur, celle-ci, dans son rapport au travail abstrait, conditionne objectivement la réalisation matérielle du principe marchand abstrait.

L’argent, principe d’achèvement du fétichisme

Cette réalisation d’un devenir-abstrait du monde, cette illusion matériellement produite à laquelle renvoie le fétichisme, est encore confirmée par la nature de ce que Sohn-Rethel nomme « l’abstraction réelle », en particulier, donc, par la nature de l’argent en tant qu’argent(6). L’argent est la manifestation visible, perceptible, de l’abstraction qui préside à l’échange entre les marchandises. L’argent, comme objet, représente quelque chose d’abstrait (la valeur), et il le représente en tant qu’abstrait. Une somme d’argent peut représenter n’importe quelle valeur d’usage, n’importe quel travail concret : l’argent est la négation devenue visible de la multiplicité et de la particularité concrètes des travaux et des produits de ces travaux. Là où la circulation des biens se fait au moyen de l’argent, l’abstraction est devenue bien réelle. Marx propose une analogie pour illustrer cette aberration : « C’est comme si, à côté et en dehors des lions, des tigres, des lièvres et de tous les autres animaux réels qui constituent en groupes les différentes races, espèces, sous-espèces, familles, etc., du règne animal, existait en outre l’animal, l’incarnation individuelle de tout le règne animal. »(7)

L’existence de l’argent comme réalité empirique portant l’abstraction de la valeur confirme le caractère objectif du phénomène fétichiste : « Le fait qu’un rapport de production sociale se présente sous la forme d’un objet existant en dehors des individus et que les relations déterminées dans lesquelles ceux-ci entrent dans le procès de production de leur vie sociale se présentent comme des propriétés spécifiques d’un objet, c’est ce renversement, cette mystification non pas imaginaire, mais d’une prosaïque réalité, qui caractérise toutes les formes sociales du travail créateur de valeur d’échange. Dans l’argent, elle apparaît seulement de manière plus frappante que dans la marchandise. »(8) Comme l’indique Anselm Jappe, cette qualité de l’argent est au-delà de la dichotomie traditionnelle de l’être et de la pensée pour laquelle une chose ou bien existe seulement dans la tête, ou bien au contraire est bien réelle, matérielle, empirique.(9) Cette qualité de l’argent accomplit dans le monde l’aberration logique d’une abstraction étant devenue une « chose » réelle. C’est ainsi que, dans le chapitre qui nous concerne, Marx confère à l’argent une puissance de renforcement du fétichisme : « Cette forme acquise et fixe du monde des marchandises, leur forme argent, au lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés et les rapports sociaux des producteurs, ne fait que les voiler. »(10) L’argent, en tant qu’équivalent général, est une chose qui cristallise du travail humain indifférencié, qui objective les rapports entre les travaux privés et l’ensemble du travail social, il est « l’incarnation générale du travail humain abstrait ». Si un objet se met à faire face aux marchandises pour garantir leur valeur d’échange, si une même réalité objective permet l’échangeabilité en général des produits du travail, alors c’est l’autonomie de leur forme-valeur qui se voit entérinée par là même, tant subjectivement qu’objectivement.

Lorsqu’un consommateur est face à une marchandise qui a un certain prix, lorsqu’il « constate » par exemple que la toile « vaut » 10 euros, nous sommes alors au plus proche du fétichisme, entendu à la fois comme illusion et comme inversion réelle : pour lui, pour sa conscience immédiate, un tel prix semble dériver des qualités naturelles de la marchandise, sans qu’un processus social de valorisation ne paraisse devoir intervenir ; et cette mystification repose sur l’objectivité d’un monde effectivement renversé, d’un monde où l’abstraction est devenue réelle. Ainsi donc, tous les enjeux révolutionnaires, déjà soulevés, liés à la critique de la valeur et du fétichisme marchand, pourraient bien renvoyer à une visée centrale décisive : il s’agirait bien d’abolir, dans une société post-capitaliste, l’argent, c’est-à-dire l’argent en tant qu’argent, l’argent comme fin en soi, lequel fonde principalement cette dépossession, cette misère existentielle, morale et matérielle des travailleurs-consommateurs que nous avons déjà évoquées.

Benoit Bohy Bunel (retrouvez plus d’articles de cet auteur sur son blog)

Notes :

(1) Capital, Livre I, Ière section, chapitre 1, p. 99
(2) Ibid. p. 100
(3) Ibid.
(4) Nous faisons ici un rapprochement entre le fait d’une séparation du travailleur et de son produit dans la sphère de la production et l’objectivation de la connexion sociale dans la sphère de la circulation. Marx ne le dit pas explicitement dans son analyse du fétichisme, mais l’aliénation du travailleur relative au mode de production capitaliste détermine certainement le phénomène du fétichisme dans la circulation. Lukacs, qui pensera conjointement la théorie marxienne de la valeur et la division capitaliste du travail, sera attentif à cette détermination.
(5) Capital, Livre I, Ière section, chapitre 1, pp. 103-104
(6) Cf. Sohn-Rethel, La pensée-marchandise
(7) Capital, première édition, p. 72
(8) Contribution à la critique de l’économie politique, p. 27
(9) Jappe, Les aventures de la marchandise, p.46
(10) Capital, I, p. 104

Retrouvez plus d’articles sur Le Capital de Karl Marx :

« Forme de la valeur – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 2/3) », Le Poing, 13 décembre 2017
– « La marchandise – Synthèse du Capital de Karl Marx (livre I, chapitre 1, partie 1/3) », Le Poing, 1er décembre 2017

 

 

Share on FacebookPartager
Mis en ligne le 15 janvier 2018